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19 août 2019 1 19 /08 /août /2019 21:07

        C'était l'une des sensations survenues après la première annonce de la sélection du Festival de Cannes 2019, le retour de Quentin Tarantino sur la Croisette. Dix ans après son dernier passage en sélection officielle avec Inglorious Basterds, l'un des cinéastes les plus appréciés à la fois du grand public et d'une audience cinéphile plus avertie revient avec un projet très intrigant sur le papier, annoncé initialement comme étant un film traitant de la "famille" de Charles Manson et de l’assassinat de Sharon Tate. L'idée de voir Tarantino connu pour son style référencé et décalé s'attaquer à un sujet aussi sérieux avait de quoi interroger dans un premier temps, qui plus est après un The Hateful Eight aux allures de film-somme. Était-ce là l'occasion pour Quentin Tarantino de s'essayer à un exercice nouveau après avoir mûri son style si particulier? 

L'homme de la scène et l'homme de l'ombre, indissociables

L'homme de la scène et l'homme de l'ombre, indissociables

       Beaucoup de critiques s'accordent sur ce point depuis sa présentation à Cannes, Once upon a time in... Hollywood est certainement le film le plus personnel de son auteur. Tarantino retourne notamment à un cadre familier, celui de ses premiers films : Los Angeles. Et cette fois-ci ce n'est pas une histoire de malfrats qui nous sera proposée mais bien une fresque avec pour décor l'industrie hollywoodienne de la fin des années 60, un contexte intéressant à plus d'un titre. Cinématographiquement d'abord puisque 1969 c'est l'envol du Nouvel Hollywood, c'est l'essor de plus en plus grand de la télévision, c'est un cinéma européen (notamment italien) qui s'est installé et a profité de l'agonie de la machine hollywoodienne durant la décennie écoulée. Et d'un point de vue sociétal c'est un conflit vietnamien qui s'enlise, c'est une jeunesse aux aspirations bien différentes de celles de leurs aînés et c'est une communauté hippie discrète qui s'installe dans un ancien ranch de cinéma avec de bien funestes desseins en tête. Et une destinée traverse ce décor comme une ombre, celle de Sharon Tate, épouse alors d'un cinéaste montant de l'époque : Roman Polanski.

 

       Petite précision tout d'abord : connaître la fin tragique de l'actrice et les agissements de la "Famille" de Manson est un prérequis essentiel pour l'appréciation du film qui va, tout au long de sa durée, naviguer dans des eaux troubles entre réalité et fiction. Si Tarantino a déjà questionné le réel avec une réécriture de l'Histoire dans Inglorious Basterds ou à moindre mesure dans Django Unchained, force est de constater que la liberté avec laquelle le réalisateur interroge le réel ici prend une toute autre dimension. La fresque qui a fait l'objet d'une reconstitution soignée prend alors par instants des allures de fable, teintée de nostalgie mais aussi de mélancolie. Le nouveau Tarantino ne ressemble ainsi à aucune autre de ses oeuvres précédentes et montre à quel point il peut surprendre en conservant malgré tout son style unique et ses fameux gimmicks reconnaissables entre mille (fétichisme des pieds assumé, références explicites, longs dialogues, etc.). 

 

       Le sentiment de mélancolie qui traverse le long-métrage sera principalement véhiculé à travers deux personnages principaux : Rick Dalton (Leonardo DiCaprio) dans le rôle d'un acteur sur le déclin et Cliff Booth (Brad Pitt) son cascadeur attitré et habitué à vivre dans l'ombre de la star. Ces deux personnages (purement fictifs) voient la transformation d'une industrie qu'ils ne reconnaissent plus et où les stars du passé auront le choix entre se réinventer ou tout simplement disparaître. La rencontre entre Rick et le producteur Marvin Schwarz (Al Pacino) donnera la ton d'entrée de jeu : dans le cinéma des années 60, mieux vaut se refaire la cerise en Italie plutôt que de camper un bad-guy aux USA. Ce sera la genèse des doutes qui animeront l'acteur qui se verra confronté à une concurrence plus rude et à des méthodes de jeu qui évoluent. Place à l'improvisation et à l'implication dans l'interprétation d'un personnage, matérialisées par la jeune Trudi Fraser (Jullia Butters) avec qui s'opérera comme une transmission de flambeau qui symbolisera la transition entre deux ères cinématographiques de l'industrie hollywoodienne.

 

       Tarantino use comme à son habitude d'un sens du dialogue aiguisé avec cette qualité d'écriture qui le caractérise mais cette fois-ci de manière plus introspective, au service des états d'âme de ses protagonistes. En ce sens le personnage de Rick Dalton apparaît comme étant particulièrement dramatique, avec des faiblesses et des doutes exprimés de façon explicite et touchante. Jamais un personnage de Tarantino n'aura paru aussi sincère et aussi fragile, contrastant fortement avec de précédents personnages de l'univers du cinéaste qui ne s’embarrassaient guère des sentiments. Once upon a time in... Hollywood apparaît ainsi comme étant différent de ses aînés, à mi-chemin entre continuité stylistique et renouvellement thématique.

 

       Plus terre-à-terre, bien moins porté sur l'hémoglobine et le second degré, le film fait également preuve d'une liberté narrative qui épure le scénario au profit d'une atmosphère dépeinte avec soin et d'une ambiance qui envoûtera ceux qui sauront se laisser porter par l'aspect aigre-doux du métrage. Le film donne ainsi cette sensation de fonctionner tout seul sans être obligé de développer outre mesure un arc narratif principal avec de multiples périples et rebondissements. Les éventuelles surprises proviennent de cette balade dans un univers semi-réel/semi-fantasmé très vivant, animé au rythme des rencontres faites par les différents protagonistes qui révéleront tour à tour différentes facettes de leurs personnalités. Et tout ça sans oublier une chose, le thème qui tient le plus à coeur à Quentin Tarantino dans ce film, parler de cinéma.

       

Voilà un peu ce qui arrive quand les rôles se raréfient

Voilà un peu ce qui arrive quand les rôles se raréfient

       Véritable déclaration d'amour portée au cinéma (et à tous les cinémas), Once upon a time in... Hollywood est un pur film de cinéphile. Très référencé, auto-référencé même (les connaisseurs ne manqueront pas de sourire à l'idée de voir Kurt Russell en chef des cascadeurs), le film ne manque pas non plus de mettre en valeur les femmes et hommes de l'ombre, les petites mains, les techniciens sans qui l'usine à rêves ne tournerait pas. Cet hommage subtil se ressent surtout dans la relation atypique entre Rick et Cliff, ce dernier étant tour-à-tour homme à tout faire, cascadeur attitré et meilleur ami de la star déclinante. Le personnage au passé (très) trouble est à la fois le parfait alter ego mais aussi la pièce essentielle pour maintenir l'équilibre de Rick Dalton, l'un ne pouvant pas faire sans l'autre, l'homme sous les projecteurs ne pouvant pas faire sans celui qui reste dans l'ombre et inversement.

 

       Sans rentrer dans un niveau de détail qui ôterait le plaisir de découvrir l'intrigue imaginée (avec brio) par Quentin Tarantino, le film développe également toute une réflexion autour du cinéma. Il y a dans ce film un côté réconfortant, comme une bulle déconnectée du réel, qui vient apaiser le spectateur qui monte peu à peu en tension à l'approche d'un événement que les plus renseignés savent particulièrement tragique et inéluctable. La violence, habituellement excessive et décomplexée chez le réalisateur, ne sera que très épisodique et utilisée de façon décalée. Elle sera ainsi presque récréative, comme une violence de série B qui viendrait palier à la violence du monde réel, la vraie violence, celle qui tape bien plus fort qu'une simple oeuvre de fiction. La fin a d'ailleurs de quoi interroger sur le côté moral de l'histoire mais rien n'est gratuit derrière tout ça, il y a un sous-texte particulièrement garni et développé pendant plus de 2 heures qui justifie cette approche adoptée par Tarantino sur un sujet aussi sensible et dramatique. Après que ça plaise ou pas, chacun est juge, mais on ne peut définitivement pas nier toute la réflexion qu'il y a derrière tout ça et l'intelligence de la démarche, surtout sur la base d'un fait-divers aussi glaçant.

 

       Cette frontière floue entre réalité, fantasme et fiction constitue le moteur d'un film qui, comme évoqué précédemment, semble avancer tout seul, nous offrant un voyage de 2h40 dans une époque révolue. Une séquence marque particulièrement concernant le fantôme de Sharon Tate qui parcoure cet univers, celle où Margot Robbie qui campe l'actrice se retrouve dans un cinéma projetant un film mettant en scène la réelle Sharon Tate : Matt Helm règle son comte. Les spectateurs que nous sommes assistent alors à ce curieux spectacle qui ne manque pas de nous interroger sur le rapport au réel et à la fiction. Margot Robbie campe un personnage, une illusion qui ne pourra jamais redonner réellement vie à l'actrice mais qui néanmoins va perpétuer son existence à travers nos écrans de cinéma. Elle réapparaît ainsi le temps d'un film au travers d'une actrice qui représente alors un personnage qui s'amuse, profite, rit, vit, le tout dans une pure et belle insouciance. Est-ce là une belle façon de représenter au cinéma une personne qui a réellement existé et qui est malheureusement associée systématiquement à sa mort? Au sens de l'auteur de ces lignes, oui, vraiment.

Une image qui suffit à décrire la qualité du casting, pas besoin d'épiloguer !

Une image qui suffit à décrire la qualité du casting, pas besoin d'épiloguer !

        Le nouveau Tarantino avec ses allures de fable cinéphile se déguste comme un plaisir sans faim pour peu que l'on se laisse embarquer dans cet univers et que l'on fasse attention au sous-texte subtilement dissimulé. Le film prend son temps et parvient à offrir plusieurs moments d'anthologie même si le dernier quart d'heure sera certainement le plus marquant du fait notamment de sa brutale rupture de ton. Outre cette (magnifique) scène de Sharon Tate au cinéma, difficile de passer à côté de la séquence très tendue dans le ranch Spahn qui ne manque pas de procurer certaines sueurs froides, montrant toute l'intensité du côté terre-à-terre que Tarantino a développé jusque là. Jamais un de ses films n'a semblé aussi réaliste qu'à cet instant, d'où la tension qui opère avec maestria. Il est d'ailleurs amusant de constater que les séquences les plus "tarantinesques" dans l'esprit seront des séquences de fiction dans la fiction, révélant une épatante cohabitation des styles et des genres. C'est tout un monde de cinéma qui vit dans ce film, entre sérieux, dérision et mélancolie.

 

       On pourra toujours épiloguer 3000 ans sur les autres qualités du film avec un casting de haute volée, mêlant grandes figures et/ou acteurs récurrents de la filmographie du cinéaste. Brad Pitt et Leonardo DiCaprio en tête, qui excellent du début à la fin, ce dernier étant particulièrement touchant. On pourra bien sûr épiloguer sur les qualités formelles avec une mise en scène au cordeau et une photographie éclatante, signée par l'habituel Robert Richardson qui sublime Los Angeles comme personne. On pourra toujours contrer les polémiques futiles sur le racisme de Tarantino, sur le nombre de répliques de Margot Robbie et le supposé sexisme du film mais on se contentera de rappeler l'existence de Django Unchained pour le premier reproche et de Death Proof, Kill Bill et Jackie Brown pour les suivants.

 

       Mais à l'humble avis du rédacteur de ces lignes, ce n'est pas là le plus important. Le plus important réside dans tout ce que Once upon a time in... Hollywood a à raconter sur le cinéma, son évolution et sur l'époque représentée dans ce film. Et si certains films du réalisateur pouvaient donner l'impression d'un plaisir immédiat et ludique, celui-ci a une saveur particulière qui décante encore dans l'esprit après le visionnage. Parce que c'est un film qui s'empare de manière étonnante d'un sujet délicat traité en filigrane, parce que c'est un film d'une richesse insoupçonnée dès que l'on gratte un peu à la surface, parce que c'est un film qui ose interroger et bousculer quelque part, ce Tarantino est définitivement à classer dans le haut du panier de sa filmographie. Que c'était bon !

 

Romain

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23 juillet 2019 2 23 /07 /juillet /2019 18:39

      Voilà près de vingt ans que Quentin Dupieux (Mr Oizo pour les intimes) redonne vie au cinéma absurde en France avec une poignée de films dont les synopsis n’auront pas manqué d’écarquiller les yeux des spectateurs peu avertis. Après avoir filmé, entre autres, les aventures d’un pneu serial killer ou encore d’un cinéaste en quête du cri parfait pour son prochain film, le réalisateur s’attaque cette fois-ci à Georges, un quadra qui a tout plaqué pour s’acheter une veste 100% daim. C’est au tour de Jean Dujardaim...din d’occuper cette fois-ci le rôle principal dans un nouveau registre comique pour l'acteur, bien éloigné des teintes parodiques d’OSS 117, des sketchs balisés de Chouchou et Loulou ou encore des comédies mongoloïdes à base de surfeur niçois. Un nouveau rôle dans un nouveau registre mais hélas pas forcément dans le meilleur représentant du genre, Le Daim étant typiquement le type de long-métrage dont le résumé s'avère finalement plus drôle que le film en lui-même.

Le Daim

Durée du film : 1h17

Durée ressentie : 2h17

 

       Pour être parfaitement honnête je ne suis pas familier du cinéma de Dupieux, n’ayant vu de lui que Réalité que j’ai beaucoup aimé à sa sortie pour sa multitude d’idées loufoques et cette drôle d’ambiance naviguant entre comédie absurde pure et malaise diffus. Le Daim marque comme une sorte de rupture avec cette atmosphère, entrant davantage dans une ambiance plus terre-à-terre qui n’en délaisse pas moins certains codes propres au réalisateur, à commencer notamment par cette esthétique reconnaissable entre mille. Mais contrairement à Réalité qui nous perdait habilement et de façon progressive dans un univers régi par le non-sens, le nouveau film de Dupieux reste quant à lui très clair et lisible. Et c’est peut-être là où le bât blesse le plus fortement tant on devine à chaque instant les intentions du cinéaste sans être réellement surpris par ce que l'on s'apprête à découvrir.

 

       Le film va exclusivement se focaliser sur ces enjeux de crise de la quarantaine à base de quête initiatique absurde, ce qui donne un film radical qui ne s'écarte jamais de son idée de départ et garde une certaine cohérence narrative. Si ce concept et la façon de faire ont de quoi plaire à certains amateurs d’humour loufoque (dont je suis plutôt client), difficile d’y déceler pour ma part quelque chose à gratter en plus. Ce qui me plaît tant dans les longs-métrages des Monty Python ou dans Réalité, c’est la capacité de ces films à nous surprendre, à glisser un élément sorti de nulle part qui contribue à créer un comique de situation qu’on ne voit absolument pas venir. Et c’est finalement ce qui manque cruellement dans ce film 100% daim qui va difficilement surprendre une fois passées les 15 premières minutes tant la mécanique semble réglée méthodiquement, sans aucun détour possible.

Le Daim

       Le film donne plus d'une fois cette impression gênante d’avoir un cinéaste qui te prend par la main pour te montrer de façon démonstrative toutes les idées de génie de son film. Il y a certes des instants très drôles où il est difficile de dissimuler ses rires notamment à partir du basculement de Georges dans la zone de non-retour mais cet humour se renouvelle bien trop peu. Nous assistons alors à une narration assez molle parfois émaillée de bonnes idées mais qui demeure assez vaine malgré les séquences osées, notamment au niveau de la violence. Le manque de surprise général crée dès lors ce rythme bâtard peu palpitant qui peine à maintenir un intérêt constant tout le long du visionnage. 

 

       On ne pourra pas reprocher à Dupieux sa mise en scène qui va dégoter de belles idées et qui sait filmer l’absurde aussi bien que le crade. On ne lui reprochera donc pas cette patte visuelle marquée par ces longs plans qui permettent de laisser l'absurde s'installer et infuser ainsi que cet étalonnage particulier qui contribue à l'ambiance du film. La photo est assez moche sur le papier, très délavée, mais elle colle si bien avec cet aspect sale et sauvage que Dupieux développe d'où une certaine cohérence formelle qui est un des points forts du film. On ne reprochera pas non plus à Dujardin d’être l’acteur idéal pour le rôle tout comme on ne reprochera pas à Adèle Haenel de montrer une fois encore que son style spontané et naturel peut s’adapter parfaitement à bien des registres cinématographiques. Elle est définitivement une des meilleures actrices françaises actuelles.

 

     On reprochera cependant au film cette paresse, ce côté assez vain à l'arrivée et cette impression de tourner en rond qui était certainement une volonté de Dupieux mais qui peine à présenter un réel intérêt sur un long-métrage. La fin brutale aura au moins le mérite de bousculer un peu ce voyage en Absurdie tout en laissant (enfin) un champ libre à davantage d'imagination pour faire respirer ce récit trop cloisonné. Le système Dupieux peut vite rencontrer ses limites si le cinéaste persiste sur cette voie qui pourrait dangereusement enrouiller ses rouages. Un moment de cinéma qui peut se montrer plaisant autant qu'il peut nous amener à nous poser cette question: Tout ça pour ça?

 

Romain

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11 juin 2019 2 11 /06 /juin /2019 13:44

Un rapide coup d’œil à la liste des Palmes d'or rappelle à quel point il est rarissime qu'un film "de genre" décroche le trophée cinématographique tant convoité. A l'humble avis de la personne écrivant ces mots, ce n'est pas arrivé depuis le séisme Pulp Fiction il y a déjà 25 ans (quand même). Comme souvent, on ne pourra que constater le réveil un peu tardif pour célébrer certains réalisateurs/acteurs reconnus, puisque Memories of Murder et The Host n'avaient pas été retenus dans la sélection officielle du festival. C'est donc son 8ème film que nous allons détailler ici, marquant le retour en Corée de Bong Joon-ho, après être passé par une coproduction internationale et une exclusivité Netflix.

Parasite

Ce retour se fait par un film qui va disséquer, au travers d'un scénario malin et bien ficelé, les rapports de classe en Corée du Sud. Il est d'ailleurs étonnant de constater que le point de départ est très proche à de nombreux niveaux de la Palme d'or précédente, Une affaire de famille (une famille asiatique très pauvre, tassée dans un appartement miteux et exigu, cherche à survivre de petites combines en restant soudés). La famille de Ki-taek, joué par l'inénarrable Song Kang-ho, arrive à mettre le pied dans la porte des riches Park quand le fils doit remplacer un de ses amis étudiants pour donner des cours d'anglais à la fille des Park. Le rythme de la première partie est métronomique, avec le plan de la famille pauvre se déroulant à merveille et de façon assez jouissive, suivant quasiment la mécanique d'un film de casse. On sait d'emblée que tout cela n'est que temporaire, que le point de rupture approche inexorablement, le film nous ayant distillé les indices selon les codes du film d'horreur plus que du drame social à ce stade. Bong Joon-ho en profite donc pour disséquer durant cette première partie les tares de ces deux familles que tout oppose en apparence, sans tomber facilement dans les clichés sur les riches et les pauvres. Les Park ne sont pas nécessairement cruels et hautains, c'est plutôt le jeu de miroir entre les deux familles qui met en relief les différences criantes de préoccupations qu'elles peuvent avoir, tout en développant soigneusement les relations entres les différents personnages.

 

Quand l'évènement tant attendu provoque cette rupture (je ne le dévoilerai pas ici), on entre distinctement dans la deuxième partie du film, on entendrait presque les rouages qui accélèrent en coulisses à mesure que la tension monte et que les problèmes s'accumulent pour les personnages. C'est dans cette partie que s'empilent plusieurs séquences mémorables, où le talent du réalisateur pour mêler suspense à couper le souffle et humour visuel. On ne boudera jamais une production ambitieuse parvenant à allier pur divertissement et critique de société acerbe, pour autant si j'ai bien une chose à reprocher au film, c'est qu'au-delà de sa mécanique parfaitement huilée, j'attendais qu'il aille plus loin, surtout sur le second point. Les différentes métaphores sur la lutte des classes restent assez évidentes (les pauvres vivant dans un entresol d'un quartier miteux, littéralement sous les riches, se trouvant eux dans une maison d'architecte surplombant la ville), les interactions entre personnages sont tout à fait crédibles et promettent beaucoup, mais le jeu de massacre annoncé n'est pas aussi jusqu'au-boutiste que l'on pouvait attendre, que ça soit au propre ou au figuré. La résolution m'est en effet apparue un peu abrupte, et si la toute fin n'est pas dénuée d'émotion, je suis un peu resté sur ma faim. N'ayant pas vu le temps passer, je n'aurais pas été contre un film plus long qui aurait plus exploité la tension psychologique entre les deux familles.

 

Comme je le disais plus haut, on pourra arguer que cette première palme coréenne va plus à un film-somme pour son auteur (et le cinéma coréen récent) qu'à une œuvre réellement novatrice ou qui chercherait à casser les codes. On y retrouve la lutte des classes et le côté huis clos de Snowpiercer, le drame intime de Mother, la famille soudée de The Host, la comédie qui surgit au milieu du sérieux et du drame de Memories of Murder, et on pourrait intervertir certains de ces connexions. Si on rajoute une pincée de The Housemaid et une autre de Get Out, pour sortir du cinéma coréen, on a à peu près le tableau. Que dire de plus alors ? Pour moi cette simple énumération résume aussi bien les qualités que les limites du film, on a un pot pourri de bonnes influences réglé comme un coucou suisse, qui pourra plaire autant aux amateurs de cinéma coréen que de films de genre ainsi qu'au grand public (ce qui reste relativement rare pour une Palme), mais à mon goût ne transcende pas les différents thèmes qu'il aborde comme avaient pu le faire Memories of Murder et The Host, je n'y vois donc pas son film ultime. Ceci étant dit, contrairement à ce que pourrait laisser croire le ton de la critique, le film est bourré de qualités et c'est évidemment à voir au cinéma, à revoir avec plaisir même. Je ne peux simplement pas dire qu'il m'aura mis une claque ou m'aura laissé penseur pendant plusieurs jours comme certains de ses prédécesseurs, que ce soit côté Palme d'or ou chez Bong Joon-ho.

 

Arnaud

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28 mai 2019 2 28 /05 /mai /2019 20:56

Il est souvent difficile de voir les films qui nous intéressent au moment de leur sortie. Entre manque de temps, programmation à des horaires peu évidents et flemmingite aiguë, les obstacles qui se dressent face à la cinéphilie sont nombreux. Qu'à cela ne tienne, ça nous permet de remplir la rubrique En vrac de ce blog et de parler de ces films dont il faut absolument profiter des dernières séances. Au menu : la genèse des cartels colombiens et du trafic de la marie-jeanne, un thriller politique espagnol haletant et un voyage dans l'adolescence américaine des années 90. Il y en a pour tous les goûts !

 

3 bons films du printemps 2019

        Les Oiseaux de passage, de Ciro Guerra & Cristina Gallego

Plus de trois ans après nous avoir proposé un fascinant périple au cœur de la forêt amazonienne dans L’étreinte du serpent, Ciro Guerra revient avec un nouveau film centré sur la genèse des cartels de la drogue. Accompagné cette fois-ci de son épouse et habituelle productrice Cristina Gallego à la réalisation, le cinéaste colombien s’essaie ici pour la première fois au film de genre. Si les films traitants de trafics et autres échanges de substances illicites ne sont pas les plus rares dans le paysage cinématographique, le fait de voir une action située au sein de la tribu autochtone amérindienne Wayuu était intriguant. Tiré de faits réels, le film parvient à combiner habilement les codes du genre et un style personnel bien affirmé qui transcende une base qui aurait pu facilement aligner les poncifs sans inspiration. Si tout n’est pas forcément parfait, le petit duo colombien nous offre un instant de cinéma prenant et assez intense à l'arrivée.

Ce qui marque notamment d’entrée de jeu c’est cette capacité des réalisateurs à créer une ambiance marquante grâce à une utilisation remarquable du cadrage et du son. La séquence de danse du début révèle à la fois le côté virtuose de la mise en scène et l’intensité qu’elle parvient à dégager, notamment dans cette tension qui s’installe entre la jeune femme Zaida qui s’apprête à entrer dans sa vie de femme et ce jeune homme Rapayet prêt à tout pour la séduire. Et c’est cette quête du mariage qui nécessite une dot importante dans cette culture ancestrale qui sera le début de la recherche d’argent facile et le commencement de la perdition. Telle une tragédie ancienne annoncée par les chants prophétiques d’un berger Wayuu, le film sera chapitré et chaque segment annoncera la couleur d’un programme sombre, froid et implacable.

Le film s’étale sur une décennie durant laquelle on passe de l’ivresse à la gueule de bois au sein de cette famille qui se déchire progressivement face à la croissance incontrôlée des intérêts de chacun. Le récit n’évite pas une certaine forme de linéarité qu’il compense néanmoins par le génie de sa mise en scène et un scénario qui propose quelques pics d’intensité assez puissants. Le rythme lancinant du film est notamment un atout pour ressentir plus puissamment encore les accès de violence qui frappent sans prévenir. On pouvait néanmoins espérer davantage de l’écriture des personnages (notamment concernant le personnage du fils de la matriarche assez unilatéral) mais ils sont suffisamment caractérisés dans l’ensemble pour que l’on prenne plaisir à suivre leurs évolutions. 

Nous assistons donc ici à une belle proposition de cinéma, sèche et aride à l’image de ces déserts peuplés par une partie du peuple Wayuu. Oppressante aussi comme cette forêt luxuriante qui abrite une autre partie du même peuple. Un décor qui marque la séparation nette entre ces deux clans, ces deux familles qui ne peuvent plus collaborer ni cohabiter autour des mêmes intérêts et qui inexorablement se déchirent. L'importance des décors est également illustrée par cette maison majestueuse, dressée au milieu de rien, qui symbolise la folie des grandeurs qui a gagné cette région reculée. Les oiseaux de passage ce sont ces hommes qui voguent, s’installent, font des affaires, s'entretuent puis repartent. Un récit sombre, violent et radical avec une mise en scène en béton armé et une éclatante photographie.

 

3 bons films du printemps 2019

       El Reino, de Rodrigo Sorogoyen     

Dans ce contexte d’élections, rien de tel qu’un petit thriller politique survitaminé pour se mettre en appétit ou digérer (c'est au choix). El Reino est le nouveau film du jeune cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen qui a notamment obtenu un beau succès d’estime avec son précédent film Que Dios nos perdone. Nous suivons ici la chute d’un politicien pris au piège dans les rouages d’un système qui a fait sa réussite mais qui, cette fois-ci, se retourne contre lui. Un film qui ne risque pas de faire les affaires des chiffres de l’abstention tant il réussit brillamment à remettre en cause des sujets qui dépassent le simple monde politique de façon habile et corrosive.

On peut résumer simplement El Reino à une perpétuelle course contre-la-montre qui montre crescendo en tension et nous tient en haleine pendant deux petites heures qui passent à une vitesse folle. Pourtant ce n’est pas si facile de rentrer dans le film qui déroule un scénario assez complexe sur un rythme intense qui laisse finalement peu de répit au spectateur. L’introduction se fait sur un plan-séquence dynamique et aboutit ensuite sur un déjeuner où les plans se multiplient par le biais d’un montage particulièrement raide qui nous rappelle celui d’un autre film politique : In the Loop d’Armando Iannucci. Mais si ce dernier s'apparente à une comédie, ce n'est pas le cas d'El Reino qui arbore des teintes plus noires et cyniques.

Cette réalisation et ce montage ultra dynamiques peuvent surprendre dans un premier temps mais on se rend vite compte de l’épatante maîtrise de l’ensemble. La forme s’accorde très bien au fond qui, s’il ne va pas nécessairement au cœur de ce système particulièrement pourri, présente néanmoins de solides attraits. Les protagonistes, dont notamment le principal brillamment interprété par Antonio de la Torre, font l’objet d’une écriture remarquable qui laisse place nette à la nuance et à l'ambiguïté.  On ne sombre ni dans la caricature de personnages pourris jusqu’à l’os ni dans la caricature de modèles de vertu repentis. Au contraire, le personnage de Manuel cherche à s’extirper de cette situation embarrassante uniquement pour sauver sa peau, même si ses amis fidèles ou non doivent trinquer à sa place. C’est ce qui donne beaucoup d’intérêt au film : dépeindre un système et surtout dépeindre ses acteurs et leurs enjeux propres de façon à comprendre ce monde clairement, sans tomber dans un enfoncement de portes ouvertes simpliste. 

Et ce film n’est pas avare en rebondissements et en séquences marquantes. Outre le plan-séquence introductif, Sorogoyen nous en propose d’autres à des moments-clés qui renforcent l’intensité et cette impression de course contre-la-montre à vitesse réelle. La dernière demi-heure est par ailleurs un modèle de tension avec des moments où l’on se retient de respirer, preuve ainsi que l'empathie envers un personnage que l'on détesterait en temps normal est bien présente. Le passage en voiture dans la nuit me marquera un petit moment je pense.

Que dire de cette dernière scène qui, une fois de plus dans le récit, nous interroge à la fois sur l’honnêteté du monde politico-médiatique mais aussi sur la nécessité de maintenir un certain équilibre. Difficile à mon sens de rester de marbre face à ce film qui en a dans le ventre et développe une intrigue intéressante sur bien des aspects, avec une solide écriture d'ensemble. J’ignore si le film est inspiré de faits réels mais je suis certain d’une chose: certains politiciens espagnols ont du avoir des sueurs froides en visionnant ce film !

 

3 bons films du printemps 2019

        90's, de Jonah Hill        

Acteur trublion à la carrière remplie de rôles comiques avec une orientation vers des rôles plus dramatiques depuis quelques années, Jonah Hill nous propose ici sa première expérience de réalisateur. Un projet qui nous ramène, comme son titre l’indique, au beau milieu des années 90, dans un milieu de jeunes skateurs. Difficile de savoir à quoi s’attendre de ce Mid90s (titre original) quand on ne connaît que le comédien et non le potentiel cinéaste, d'autant plus que le sujet était un terrain propice à la prolifération de nombreux clichés. Et pourtant dans ce cas présent, pas de crainte à avoir ! Jonah Hill est en effet parvenu à nous livrer un portrait de jeunesse intéressant et avec son lot de qualités.

Ce film ressemble à ce que donnerait un mélange entre un Gus Van Sant, un Linklater et un Larry Clark. On retrouve les thématiques intimes centrées sur l’adolescence du premier, la tendresse et la bienveillance envers ses personnages du deuxième et le côté cru et direct du dernier. Un mélange détonant qui fonctionne très bien même si ce serait très réducteur de rester sur cette comparaison tant le film parvient à développer sa propre identité, à mi-chemin entre naturalisme et nostalgie d'une époque révolue (mais pas tant que ça). J’ignore à quel degré Mid90s est autobiographique mais on sent que ce projet est très personnel avec une volonté de présenter des morceaux de vie aux thèmes universels.

Le film nous propose ainsi des instants épars qui transpirent le vrai sans pour autant être en permanence dans une optique ultra réaliste, avec notamment une part de scènes qui semblent tenir du fantasme. On s’attache vite au jeune Stevie, préado pas forcément malheureux mais qui cherche à exister davantage entre sa mère aimante mais absente, son frère violent et cette bande de skateurs qu’il rencontre au cours de l’été. Suivre la vie de cette petite troupe est un plaisir, on apprend à découvrir tous ces jeunes avec leurs qualités et leurs faiblesses. Des caractères bien distincts, des vies et trajectoires différentes mais une passion qui les lie : le skate. 

L'écriture est très convaincante en règle générale tant elle évite soigneusement de tomber dans le piège des personnages clichés, que ce soit dans la famille ou le cercle d'amis. Chacun est caractérisé et n'est pas cloisonné dans une seule fonction. Pour reprendre l'exemple du milieu familial, il était simple de cantonner la mère célibataire à un rôle de femme désespérée ou le frère à un rôle de bourrin sans cervelle. Mais heureusement il n'en est rien tant le film prend le temps de développer leurs caractères et d'en faire autre chose que des marionnettes prévisibles. Il y a notamment cette part de tendresse dans ces relations exposées à l'écran qui fonctionne particulièrement bien et qui peuvent nous toucher, à tout moment. A ce titre je trouve que les cinq dernières minutes du film sont vraiment très belles, et le tout sans que le réalisateur ne rajoute trois couches de guimauves. 

Sans pour autant constituer un tour de force, le film de Jonah Hill n'en demeure pas moins réussi, sincère et juste dans son approche introspective des tracas de l'adolescence, de la découverte d'autres facettes de la vie... Le scénario est suffisamment épuré pour permettre à tous ces personnages de vivre, pour permettre aux spectateurs de s'y attacher, de les comprendre. Et rien que pour ça, ce petit séjour dans cet été des années 90 valait le détour.

       

Romain

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25 mai 2019 6 25 /05 /mai /2019 12:43

Attention, l'article traite assez largement de la saison 8, soyez prévenus que de nombreux spoilers sont présents !

 

Qu'il est étrange de se remémorer comment j'ai découvert cette série ! J'étais encore étudiant, des amis m'avaient alors fortement conseillé la première saison comme "une série de fantasy adaptée d'excellents bouquins". C'était quelques mois avant la diffusion de la saison 2, et jusque là j'en avais à peine entendu parler. J'avais alors dévoré ces dix premiers épisodes, attendu les dix suivants avec impatience chaque semaine, puis craqué pour un beau coffret rassemblant tous les livres afin de découvrir la suite avant la prochaine saison. Retour au présent, un certain nombre d'années plus tard : Game of Thrones est sur toutes les lèvres, dans tous les médias, impossible d'ignorer son existence. Par contre ce qui n'a pas changé, c'est qu'on parle toujours des livres en association avec la série (malheureusement sans qu'il en soit sorti un de plus).

Faut admettre que ça en impose ce petit côté Troisième Reich tout de même.

Faut admettre que ça en impose ce petit côté Troisième Reich tout de même.

Au tout départ c'était avec enthousiasme qu'on les évoquait, il était rassurant de savoir qu'il restait un tel matériau à adapter, puis ce fut avec doute quand la série commençait à tirer sur la corde, et enfin avec crainte quand les showrunners (David Benioff et D.B. Weiss) ont dû broder à partir des éléments que leur avait fourni George R. R. Martin sur la fin qu'il prévoyait. Cette situation a créé de multiples catégories de fans, dont certains se fichaient éperdument des changements opérés par rapport aux livres quand d'autres les disséquaient à corps perdu. A mon humble avis, les problèmes d'écriture de la série ne peuvent être résumés au simple fait qu'elle ait fini par dépasser les livres. J'en veux pour preuve que d'excellents passages de la série comme Arya se retrouvant servante de Tywin étaient totalement inventés, tout en conservant la même qualité d'écriture. Ou alors en digressant un peu plus, The Leftovers avait parfaitement réussi cela, la première saison adaptait entièrement le livre et pourtant la saison 2 était pour moi encore meilleure. Non, il me semble que l'important est bien d'atteler à la tâche des scénaristes de qualité, ce dont ne manque pas HBO, et de tenir compte de la trajectoire complexe des nombreux personnages gravitant dans cet univers. La conclusion aurait pu être différente de celle prévue par Martin, mais en conservant une certaine qualité d'écriture. Dans le cas présent, on sait que l'on a vu les grands points auquel il veut arriver, mais de manière est cruellement défaillante.

 

Il a été écrit tant d'articles, d'avis, de critiques sur cette série en 8 ans que j'aurais du mal à prétendre ajouter quoi que ce soit d'original. J'ai lu un certain nombre d'articles passionnants depuis l'ultime épisode, dont je me permets de passer quelques points en revue. En premier lieu, il semble évident que même avec cette qualité d'écriture, la volonté des showrunners de se contenter de 13 épisodes au lieu de 20 sur les deux dernières saisons était une énorme erreur. Difficile de ne pas enrager quand on sait que certains ont lutté amèrement avec la même chaîne pour pouvoir finir leur série (je n'ai jamais pardonné la chaîne pour Deadwood). Le simple fait d'avoir cette durée réduite poussait de façon quasi mathématique à sauter d'un point majeur de l'intrigue à un autre, en oubliant entre autres que les voyages eux-mêmes et leurs péripéties faisaient entre autres le sel des premières saisons. Aller de Winterfell à King's Landing était une aventure en soi (d'environ un mois, pour rappel), et si je comprends bien qu'il fallait un peu accélérer les choses sur la fin, ça n'excuse pas non plus le fait que les ellipses et l'écoulement du temps soient aussi mal gérés.

 

Plusieurs articles ont tenté d'analyser de façon plus profonde - au delà du dépassement des livres - pourquoi beaucoup de fans ne reconnaissaient plus la série qu'ils avaient adoré initialement. Les deux théories qui ont le plus retenu mon attention concernent la façon d'écrire, et amènent il me semble à des débats passionnants sur la façon d'écrire une saga, quel que soit le support. La première soutenait que si la série était aussi passionnante à ses débuts (les 4 premières saisons, en général) c'est parce qu'elle proposait comme l'a fait The Wire un vaste univers peuplé de personnages complexes, aux variables sans cesse changeantes, et surtout où la moindre action avait une conséquence. Tout ce qui arrivait aux personnages, que le spectateur l'ait vu venir ou non, était cohérent, car en parallèle de leurs actions les personnages secondaires, et même ceux que l'on ne voyait jamais menaient leur vie et manigançaient en coulisse. Cet univers était animé de sa propre vie et nous en étions les spectateurs impuissants, désemparés de voir nos héros successifs tomber dans des pièges machiavéliques.

 

La fin de la série, au contraire, a totalement abandonné cet aspect sociologique au profit d'une narration portée et propulsée par les personnages restants, quitte à briser toutes les règles précédemment définies. Il a donc fallu dire adieu aux dialogues passionnants entre duos ou trios de personnages pour favoriser ceux strictement narratifs et nettement plus plats, ou l'on se contente de commenter ce qui s'est passé ou de préparer la suite. Le seul épisode y faisant exception dans la dernière saison était la préparation de la bataille (le deuxième donc), et il reste pour moi le meilleur. Coïncidence, il n'était pas écrit par les showrunners, les dialogues étaient plus profonds et les actions des personnages cohérentes avec leurs passés.

Cersei à l'époque où elle était encore un personnage complexe.

Cersei à l'époque où elle était encore un personnage complexe.

Ceci me mène à la seconde théorie, en partie alimentée par Martin lui-même, qui expliquait qu'il existe deux types d'auteurs, les architectes et les jardiniers. Les premiers prévoiraient tout à l'avance, les différentes étapes du récit comme l'évolution des personnages, au risque de forcer un peu les choses par moment. Les seconds planteraient des graines et regarderaient leurs personnages pousser, en écrivant de façon organique leur évolution pour façonner le récit, quitte à se perdre dans des impasses. Il y a d'autres exemples connus de "jardiniers", comme Stephen King qui n'est jamais le dernier pour écrire trop, ou Vince Gilligan qui défendait l'écriture organique de Breaking Bad, déclarant à de nombreuses reprises qu'il ne connaissait pas plus la suite que les fans. Or dans le cas de Game of Thrones, les premières saisons bénéficient de l'écriture du jardinier Martin, alors que la fin a été clairement prévue point par point à l'avance par les showrunners.

 

Ceci casse la sensation initiale que toutes les interactions et les rebondissements faisaient sens (du moins la très grande majorité), en forçant le récit à se plier aux personnages, et non l'inverse. C'est comme ça que l'on se retrouve avec de multiples réunions de personnages forcées, qui n'ont pas de sens autre que thématique, et où le fan service pointe le bout de son nez à de trop nombreuses reprises. Je suis prêt à accepter que Bran devienne roi, toute aussi bâclée que puisse être sa nomination, mais qui pourra me soutenir que le nouveau gouvernement répond à une quelconque logique ? Difficile d'échapper à la sensation qu'il fallait caser tous les personnages restants quelque part (Bronn, vraiment ?), en les laissant commencer leur règne dans la déconne et la franche camaraderie. La moitié de la population de la ville a été incinérée il y a peu, mais on ne va pas se priver de quelques blagues sur la reconstruction des bordels. 

 

Après ces considérations inspirées par des personnes plus compétentes que moi pour parler écriture, difficile de ne pas évoquer plus en détails certains points hautement litigieux de cette dernière saison. Le sujet le plus débattu a clairement été celui de Daenerys, donc une bonne fois pour toutes OUI la série comme les livres annonçaient ce funeste revirement, mais cela n'empêche pas de l'avoir fort mal amené à l'écran. Le reste de l'épisode était incontestablement spectaculaire, ambitieux, cruel et bien mis en scène, mais je n'ai pas réussi à y croire, encore une fois il manquait au minimum un épisode à insérer avant. J'ai éprouvé un peu la même sensation pour Jaime, il me semble trop facile de faire revenir autant de personnages à leurs points de départ dans une volonté de "boucler la boucle" après tout ce qu'il ont vécu, de même pour Jon et Tyrion, voire Arya dans une certaine mesure. On a bien compris la volonté des showrunners de nous "surprendre", probablement en pensant reproduire une des caractéristiques phares de la série. Désolé de leur apprendre que tuer toutes les prophéties dans l’œuf, y compris celle sur Cersei à qui ils avaient consacré le seul flashback (hors visions) de la série, et tenter de contredire les attentes des spectateurs de façon assez mécanique ne constitue pas ce que j'appelle des surprises.

 

Comment ne pas déplorer également que plus la série touchait à sa fin, plus les personnages tendaient à être rangés dans le camp des gentils ou des méchants, quitte à caricaturer certains à outrance ? Même si ça ne concerne que les lecteurs, difficile de pardonner le massacre de Dorne ou des Greyjoys, dont les nouveaux personnages sont traités totalement par-dessus la jambe dans la série, alors qu'ils sont censés faire partie des plus complexes et des plus passionnants. Comment expliquer que les personnages les plus intelligents/rusés/fourbes de la série se conduisent de façon stupide au fur et à mesure que les saisons avancent, si ce n'est pas la dégradation de l'écriture ? Se voir répéter que Tyrion, Varys, Littlefinger et autres sont les plus intelligents du royaume alors qu'ils commettent bourde sur bourde créé une dissonance assez perturbante. Au moins Tywin a eu la chance de succomber avant de subir le même sort. Que dire du fait que l'héritage de Jon, révélation absolument majeure répétée sur toute la saison, n'a absolument aucune incidence sur le final, quitte à ne même pas être évoquée ? Comment ne pas désespérer devant la médiocrité stratégique et tactique affichée dans la plupart des batailles depuis quelques saisons, où l'on ne sait pas utiliser la cavalerie ou les archers à bon escient, où l'on a oublié le concept d'éclaireurs ? Pourquoi exposer son dernier dragon en essayant de négocier au pied des murs de King's Landing, après que le précédent ait été descendu de façon strictement impossible par des scorpions ?

 

Sun Tzu n'existe peut-être pas à Westeros, mais Stannis, Robb ou Tywin étaient de fins stratèges dont on prenait plaisir à voir les plans se formuler sur une simple table. Et c'était sans même parler du fait que les Unsullied et les Dothrakis se multiplient d'épisode en épisode après être à peu près tous morts à l'écran durant la bataille de Winterfell. On m'a bien conseillé à de nombreuses reprises d'accepter cet état de fait pour profiter un minimum de la série, mais j'en suis incapable quand les pertes et décès divers sont plus à attribuer à l'imbécilité des personnages principaux qu'à la ruse de leurs adversaires. Cet ensemble de facteurs aggravant considérablement les problèmes liés au rush de ces deux dernières saisons, je me suis retrouvé à ne plus être impliqué émotionnellement, et je peux dire sans exagérer qu'aucune mort ne m'a bouleversé tant elles étaient traitées rapidement et quasi oubliées par la suite.

Et là on vient tous de se prendre un méchant coup de vieux.

Et là on vient tous de se prendre un méchant coup de vieux.

Pour moi la question n'a jamais été de savoir si c'était la meilleure série de tous les temps, mais il me semble incontestable qui si elle avait pu aller jusqu'à sa conclusion avec la même qualité d'écriture, elle aurait gardé un capital sympathie bien plus important par la suite. Il ne faut pas exagérer dans le sens inverse non plus, à savoir que les livres ne sont pas parfaits, avec parfois de gros ralentissements comme dans le 4ème tome, et le simple fait qu'il en manque encore deux pour conclure l'histoire. Une chose est certaine, c'est que si vous étiez passionnés par les jeux de pouvoirs et les interactions un minimum complexes entres personnages, l'énorme avantage de la saga sur papier est de vous mettre à chaque chapitre dans la tête d'un personnage différent. Il va sans dire que cela aide énormément à développer les personnages les plus taiseux comme Jon, ou les plus torturés comme Daenerys, de connaître leurs pensées et leurs évolutions. C'est également ce qui permettait de créer de l'empathie pour Jaime ou Cersei, initialement détestables. La série avait abattu un excellent travail pour retranscrire par les dialogues et le jeu d'acteur initialement, mais quand la qualité d'écriture de ces dialogues a fini par décliner, ces personnages ont soit fait du surplace, soit connu une évolution des plus erratiques.

 

Après une fin aussi peu inspirante, difficile de dire quel sera l'héritage de la série et comment on se souviendra d'elle. Que ça soit mérité ou non, il semble que l'on se dirige vers ce qui est arrivé à Lost, Dexter ou House of Cards, adulées au départ mais irrémédiablement ternies par leurs conclusions (que ça soit mérité ou non). Je dois bien admettre que le souvenir des saisons initiales que j'avais adoré est terni par tout ce que je viens d'évoquer, et il serait étrange de ne revoir que celles-là. Il me semble par contre évident que l'on ne revivra pas un phénomène social et culturel comme Game of Thrones avant un bon moment, et que la série risque bien d'être la dernière qui aura été suivie avec autant de dévotion épisode par épisode lors de sa diffusion. Ce qui partait comme une bonne surprise s'est transformée en véritable raz-de-marée qui aura laissé d'innombrables répliques cultes, memes, parodies, qui aura imprégné la pop culture, eu d'innombrables produits dérivés, redéfini l'ampleur et l'ambition possibles pour une série avec son immense casting, ses tournages au quatre coins du monde et ses batailles épiques.

 

La seule que je vois (éventuellement) tenter quelque chose de cette échelle est le Seigneur des Anneaux d'Amazon, qui va se passer avant les aventures de Frodon, avec au moins cinq saisons et un budget colossal d'un milliard de dollars (oui oui). Mais à mon humble avis, le simple fait qu'elle soit produite sur une plateforme de streaming ne produira pas la même expérience et la même attente, avec discussions du matin, hypothèses et analyses (voire polémiques sur la fin) suivant la diffusion de chaque épisode. Je doute également que les nombreux spin-offs prévus pour capitaliser sur le succès de la série provoquent une telle ferveur. Il y a tout à parier que Game of Thrones  restera un objet télévisuel unique en son genre, peu importe la façon dont on s'en rappellera dans dix ans.

 

 

Arnaud

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19 mai 2019 7 19 /05 /mai /2019 09:30

       Fait inhabituel sur la Croisette, c’est un film de zombies qui a assuré l’ouverture du festival de Cannes ! Fait moins inhabituel, il s’agit du dernier film de l’américain Jim Jarmusch, qui a décroché le grand prix du jury du même festival en 2005 pour le savoureux Broken Flowers. Le fait de voir l’un des meilleurs réalisateurs contemporains s’emparer du film de zombies était un projet pour le moins alléchant, bien que le genre soit fortement représenté au cinéma (et pas que) depuis quelques années. Il y avait toutefois de quoi être confiant vu la manière avec laquelle le cinéaste a su brillamment revisiter certains genres dont notamment le western avec le sublime Dead Man. Un réalisateur au style unique et inventif aux manettes, un casting XXL avec plusieurs de ses acteurs fétiches, une sélection à Cannes : tous les ingrédients étaient réunis pour un film de qualité. Il ne manquait plus finalement qu’à trouver la bonne recette pour éviter l’indigestion à laquelle nous avons malheureusement (presque) le droit…

The Dead Don't Die

       Pour résumer le film simplement, on pourrait dire que l’on assiste pendant quasiment une heure à un condensé du style Jarmusch pur avant de s’enliser petit à petit dans un propos balourd teinté d'une bonne dose de déjà vu. The Dead Don't Die a la particularité finalement d’être un film de zombies qui est bien meilleur… quand il ne parle pas de zombies. La première moitié du film fait la part belle à la présentation des personnages et de l’univers du film, un petit coin paumé de l’Amérique rurale. Et on y retrouve là le Jarmusch qu'on aime avec cette ambiance musicale, ses protagonistes décalés, sa mise en scène aux petits oignons et son humour pince-sans-rire qui fait mouche à plusieurs reprises. Il est agréable de se laisser porter par ce rythme lancinant dans cette petite ville qui nous rappellerait presque Twin Peaks avec sa galerie de personnages pittoresques et suffisamment caractérisés pour prendre un grand plaisir à les suivre. Tout cela fonctionne bien durant la première bonne moitié du film avec le lancement de plusieurs histoires parallèles dans un contexte où le monde semble proche de basculer dans le chaos. Et après, hélas, tout s'empire.

       Le défaut majeur de ce film réside en réalité dans son absence totale de subtilité. Jarmusch semble vouloir revenir à une forme du film de zombies qui arborait une dimension politique et contestataire, comme a pu le faire par le passé George Romero dont l'ombre plane sur toute la durée de The Dead Don't Die. Que ce soit dans la critique des médias et de la société américaine déjà subtilement présente dans La nuit des morts-vivants ou dans cette charge virulente contre la société de consommation dans Zombie (Dawn of the Dead), on y retrouve là tout le propos développé par Romero il y a quelques décennies. Jarmusch va finalement se servir de cette base pour l'actualiser dans le contexte de l'Amérique de Trump et y ajouter la thématique du péril écologique accentué par la course effrénée aux profits. Si cela ne me gêne absolument pas sur le papier, le fait est que le traitement de ces thématiques laisse songeur tant le cinéaste ne fait preuve d'aucune finesse à bien des égards.

        Il n'y a pas tant de différences entre les morts-vivants errant dans les allées du centre commercial de Dawn of the Dead et ces zombies qui miment leurs anciennes habitudes dans le Jarmusch. Les morts ressuscités ne sont que le reflet de leurs actions antérieures, caractérisées par leur superficialité et le vide existentiel. Mais quand Romero se contente de laisser la scène parler pour affirmer son propos, Jarmusch l'appuie encore davantage en explicitant tout bien lourdement de manière à ce que le spectateur comprenne de quoi il en retourne. Très surprenant et décevant venant de la part d'un cinéaste qui a toujours fait preuve jusque là de subtilité et de poésie dans son cinéma. On ne se le cachera pas, voir l'ancienne alcoolique zombie réclamer un verre de vin est tordant. Mais le tout marche pendant un temps jusqu'au point où les ressorts deviennent usés et redondants.

 

        Cette lourdeur caractéristique peut néanmoins s'expliquer par la dimension meta du long-métrage. Les indices étaient déjà disséminés sporadiquement dès le début du film et dès le deuxième tiers on sent que cet aspect devient prépondérant dans le récit. "The world is perfect... Pay attention to the details" comme le dit RZA qui interprète le rôle du livreur d'un camion WU-PS, fusion du Wu-Tang Clan et d'UPS. Un détail qui prête à sourire quand on le capte du premier coup d'oeil mais qui devient balourd dès que la caméra et les dialogues insistent dessus. Ce sera malheureusement à l'image de tout le reste, on insiste bien fortement sur les détails à un tel point qu'il n'y a pas forcément de plaisir à tous les trouver tant les références sont directes et explicites. 

The Dead Don't Die

       La farce dans laquelle glisse petit à petit le film peut être interprétée comme étant la conséquence de cette dimension meta qui entoure le film. J'ai l'impression que l'ami Jim a un contentieux avec le cinéma actuel, sa vacuité, son non-sens et sa qualité d'écriture. Cela pourrait expliquer notamment ce coup "non prévu dans le script" ou encore l'histoire avec les enfants qui ne trouve étrangement pas de conclusion. Serait-ce là une analogie visant la qualité des fictions actuelles, ce qui expliquerait le discours ultra explicatif du personnage de l'ermite campé par Tom Waits sur la fin? Mystère. Les intentions de Jarmusch ne sont pas claires et quand même bien ce serait le cas, le fait est que cette conclusion de film est balourde et dessert un propos déjà vu.

 

        Sans qualifier le film de navet, l'ensemble est tout de même très décevant et assez moyen. La première moitié du film présente son lot de qualités et les personnages sont assez remarquables grâce notamment à leur écriture et, bien sûr, à leurs interprètes. C'est un plaisir de voir évoluer cette joyeuse troupe qui propose des instants vraiment drôles entre Tilda Swinton qui marche comme un robot et campe un personnage hautement perché, Bill Murray et son impassibilité face au chaos ou encore Adam Driver dont la seule scène de conduite est hilarante au possible. Ce dernier prouve d'ailleurs une fois encore qu'il a typiquement la carrure pour être un acteur "jarmuschien" avec son physique atypique ainsi que sa voix chaude et grave. Son rôle n'a pas la même envergure que dans le précédent film du cinéaste, Paterson (qui était pour le coup une belle réussite et une œuvre majeure de son auteur) mais il est tout de même réellement plaisant et attachant ici. 

 

         Un sentiment contrasté donc sur un film qui présentait de belles promesses et une vision nouvelle d'un genre qui a connu une déferlante dans la culture populaire ces dernières années. La forte dose d'absurde et d'étrange est malheureusement peu inspirée, fonctionnant sur quelques scènes et laissant circonspect sur d'autres. Le capital sympathie véhiculé par les comédiens, l'écriture et la mise en scène dans cette bourgade paumée est néanmoins bien présent. Dommage que l'ensemble soit autant submergé par la lourdeur, à l'image de cette ville submergée par les zombies.

 

Romain

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2 mai 2019 4 02 /05 /mai /2019 19:13

       La voilà enfin, la fameuse conclusion. Le résultat de 11 ans de production, 22 films, un univers partagé qui aura changé la face de l’industrie hollywoodienne, et une communication savamment gérée tout le long du processus. Non, Avengers : Endgame n’est pas le dernier film du Marvel Cinematic Universe, loin de là. En revanche, le film s’impose bel et bien comme le point d’orgue d’un arc narratif préparé depuis 2008 : celui des Avengers originaux et des Pierres d’Infinité. Après un Infinity War gargantuesque dans ses ambitions et étonnamment réussi, les yeux du monde étaient rivés sur Marvel Studios et les frères Russo, censés délivrer le blockbuster ultime. Et si le film semble d'ores et déjà prêt à exploser tous les records possibles en matière de box-office, il reste à voir si sa proposition est à la hauteur de ces attentes dantesques. 

Avengers : Endgame

      Difficile d’aborder Endgame sans évoquer la fin choc d’Infinity War. Le troisième Avengers se clôturait sur la victoire de l’impitoyable Thanos qui, à l’aide des six Pierres d’Infinité, avait fait purement et simplement disparaître la moitié des êtres vivants de l’univers. La première défaite cuisante des Vengeurs ne laissait aucun doute sur la nature de la trame de cette suite. Endgame voit bel et bien les super-héros survivants lutter pour tenter d’inverser le plan de Thanos et de ramener à la vie leurs proches évacués en fumée. Ces rescapés comptent en leur sein, comble du hasard, l’intégralité des Avengers tels qu’ils étaient présentés dans le premier film de Joss WhedonIron ManCaptain AmericaThorHulkBlack Widow et Hawkeye. Et là où Infinity War prenait des airs de crossover géant en faisant cohabiter des alliances improbables, sa suite se recentre plus que jamais sur les personnages par qui tout a commencé, donnant au projet une forme de grand baroud d’honneur avant le passage de flambeau. 

 

      Passé un premier quart-d’heure étonnant, qui prouve que Marvel avait encore quelques surprises dans sa besace, le premier tiers du film est étonnamment posé. Après les ravages causés par Thanos, une heure entière du long-métrage se place ainsi sous le signe du deuil et de l’échec. Un parti anti-spectaculaire et résolument osé, qui fait un bien fou au sein d’un MCU trop souvent habitué à traiter toute gravité par dessus la jambe, tout en faisant honneur à la conclusion tragique d’Infinity War. Tout ce segment est aussi l’occasion de re-présenter successivement les personnages principaux, en rappelant leur background et les raisons de leur combat, un habile jeu de rimes avec le premier acte de l’Avengers de 2012. 

Avengers : Endgame

      Retrouver un sérieux si solennel et un semblant d’intimité au sein de l’univers est rafraîchissant, même s’il ne faut pas non plus demander au MCU d’avoir la gravité d’un The Dark Knight ou un Watchmen. L’humour est d’ailleurs toujours très présent et centré autour de quelques personnages : Ant-Man bien sûr, mais aussi de manière plus surprenante Thor ou Hulk avec lesquels les scénaristes se sont amusés à détourner les attentes, parfois à l’excès. On se doute toutefois que ce long premier acte, nécessaire pour réétablir les enjeux et motivations des héros, n’est qu’un prélude. Le coeur du film, c’est-à-dire la quête pour inverser les méfaits de Thanos, retrouve une tonalité plus habituelle chez Marvel, mais se construit surtout comme une grande entreprise d’hommage et de référence à l’ensemble des films déjà sortis. Le fan-service est bien évidemment de sortie, omniprésent et parfois encombrant, mais souvent inscrit dans cette même logique de cimenter la cohérence de l’univers, et de clôturer les trajectoires de ses personnages clés. 

 

      Car c’est là le vrai projet du film, plus que jamais concentré sur ses héros en collant et leur parcours. Chacun des six Avengers originels voit son arc narratif se conclure dans Endgame, avec plus ou moins de succès selon les protagonistes. Si le traitement paresseux de l’éternel déchirement de Hulk a de quoi laisser sceptique, Thor trouve, derrière l’orientation résolument plus comique donnée à son personnage, de véritables instants de grâce faisant écho à son passé tourmenté. Hawkeye et Black Widow ont quant à eux droit à quelques scènes poignantes, et sont au coeur de l’un des ressorts émotionnels centraux du film (hélas partiellement raté), mais on peut sans doute blâmer Kevin Feige et les exécutifs de chez Marvel pour ne jamais avoir daigné leur consacrer un film solo qui aurait pu les faire évoluer au-delà de leur rôle de seconds couteaux. 

Avengers : Endgame

      Mais ce sont bien évidemment Tony Stark et Steve Rogers qui retiennent l’attention, plus que jamais portés par leurs deux interprètes. Les vétérans et patrons de l’équipe sont indéniablement au coeur de tous les enjeux posés par le film et voient leurs arcs respectifs se conclure de la plus belle des manières. La plupart des scènes émotionnellement fortes et des moments à la symbolique puissante dépendent des deux héros, plus que jamais porte-étendards des grandes valeurs marveliennes que sont l’héroïsme et le sens du sacrifice. Mais Endgame ne néglige pas une dimension trop souvent reléguée au second plan du cinéma super-héroïque : celle de l’homme derrière le masque. Le versant humain, sensible, friable, de Stark et Rogers se voit ainsi remis au premier plan alors que le script exploite constamment les grands dilemmes moraux habitant les deux protagonistes, l’éternelle tension entre désir et sens du devoir. 

 

      Face à un casting principal plus mis en valeur que jamais, les autres héros de l’écurie Marvel ont parfois du mal à s’imposer. Dans la lignée de son film éponyme, le rôle de Captain Marvel tient ainsi plus du gros pétard mouillé que d’autre chose, là où le traitement d’Ant-Man est plutôt plaisant mais dénué de tout poids dramatique. La mise en retrait de Rocket, esseulé sans ses compagnons Gardiens, est par contre heureusement compensée par la place que prend Nebula, personnage sous-exploité au sein de sa propre licence et qui trouve ici une épaisseur bienvenue. Enfin, difficile de ne pas évoquer le cas Thanos. Le méchant avait fait forte impression dans Infinity War et s’était imposé comme l’antagoniste le plus menaçant, charismatique et complexe du MCU. Mais là où le précédent film était construit autour de son vilain, ce dernier a dans Endgame un rôle plus classique d’opposant relativement binaire. Cette mise en retrait fait sens au vu du choix du film de se recentrer sur ses héros, mais il est dommage que le personnage perde l’ambiguïté et la portée tragique qui l’avaient rendu si mémorable lors de sa précédente apparition. 

Avengers : Endgame

     Au milieu de ce long recensement de personnages, on serait presque tenté d’oublier deux acteurs majeurs : les frères Russo. Les deux metteurs en scènes mettent ici en boîte leur quatrième film au sein du MCU et leur second Avengers. Et si un peu de progrès a été fait depuis The Winter Soldier et son horrible shaky cam, force est de constater que les deux frères restent de piètres réalisateurs. Leur mise en forme se cantonne à des choix de réalisation fonctionnels, souvent désincarnés, hélas pas à la hauteur de la portée grandiose de leur film, entre champ-contrechamp académique et photographie grisâtre. Il y a pourtant quelques vraies réussites, une poignée de plans picturaux qui marqueront la rétine, mais l’ensemble reste bien trop scolaire. 

 

     La longue bataille finale, attendue pendant tout le film et constituant presque sa seule scène d’action, est certes impressionnante par ses proportions et son nombre de moments iconiques. Mais il manque un vrai metteur en scène à la barre, capable de mettre l’intime et le spectaculaire au même plan, de conjuguer envolées héroïques et brutalité saisissante, de jouer avec les échelles et le gigantisme de la situation. La séquence reste un énième rappel qu’en matière de bataille épique, aucun film hollywoodien ne sera arrivé à la cheville de Peter Jackson et sa trilogie qu’on ne présente plus (d’ailleurs plus ou moins ouvertement référencée dans cette mêlée finale). 

Avengers : Endgame

      Cette réserve amène une conclusion qui ne fait que se répéter de films en films : non, le MCU n’est pas et ne sera jamais du grand cinéma. La logique commerçante de Kevin Feige et sa clique ne laisse que peu de place à l’expression artistique, hormis quelques exceptions isolées (James Gunn, dont le retour sur Les Gardiens de la Galaxie 3 est une bénédiction). Les frères Russo ne rejoindront jamais Sam RaimiTim BurtonChristopher Nolan ou encore Guillermo Del Toro qui ont tous su adapter le matériau super-héroïque et le tordre pour le conformer à une vision d’auteur sans compromis. 

 

      Si toutefois on accepte ce constat, bien établi depuis des années, et que l’on reçoit Avengers : Endgame pour ce qu’il est, à savoir l’aboutissement d’un entreprise ambitieuse préparée depuis près de dix ans, on peut être à mesure de l’apprécier à sa juste valeur. Avengers 4 est un film-somme au sens le plus premier degré du terme, et tire davantage sa valeur de tout ce qui l’a précédé que de son pur accomplissement en tant qu’oeuvre d’art. C’est parce que l’on suit Tony Stark, Steve Rogers et les autres depuis tant d’épisodes que l’on connaît leurs forces, leurs faiblesses et leur dilemmes et qu’on est à même de les suivre dans cet ultime combat. L’excès de générosité d’Endgame, bouffi de références et de détours scénaristiques pour ne laisser aucun personnage sur le carreau, prend tout son sens dans cette volonté de boucler la boucle, quitte à laisser sur le carreau les spectateurs peu réceptifs aux péripéties des héros marveliens. Pour les autres, le sentiment d’apothéose et d’accomplissement face au chemin accompli sera bien réel. 

Avengers : Endgame

      Il reste toutefois une question à poser : que va-t-il advenir du MCU après Endgame ? Bien évidemment, le film pose les bases d’une suite en donnant des indices quant au destin de certains personnages et de qui formera la future équipe des Vengeurs. Mais il paraît difficilement envisageable que l’univers partagé parvienne, en repartant de zéro, à établir des enjeux aussi englobants et aussi savamment distillés film après film, tout en recréant une équipe au charisme égal. Une approche moins interconnectée et laissant plus d’indépendance aux réalisateurs pourrait être la voie à suivre. C’est ce pour quoi le studio a opté de manière payante avec James Gunn et c’est également ce vers quoi semble se diriger le concurrent direct, le DCEU. On imagine toutefois mal Marvel Studios lâcher la bride après dix ans d’un régime qui les aura progressivement menés aux sommets de l’industrie hollywoodienne. 

 

 

Martin

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15 avril 2019 1 15 /04 /avril /2019 10:20

Au diable Cannes, Venise, les Césars et les Oscars. Un seul palmarès de référence, celui de la Dernière Séance ! Bon peut-être pas, mais en tout cas les cinq membres de la rédaction ont tous connu une année 2018 bien remplie et vous dévoilent ici leurs tops 10, et que vous les aimiez ou pas, c'est pareil.

Top films 2018

Romain

 

  1. Une affaire de famille, de Hirokazu Kore-Eda

J'étais fâché avec les dernières palmes d'or mais ce n'est pas le cas en 2018 avec ce magnifique film de Kore-eda. C'est l'histoire d'une famille aussi atypique que pauvre qui survit grâce aux vols, magouilles et autres petits boulots peu gratifiants sans que le film ne tombe dans le pathos et le misérabilisme facile. Le récit mêle habilement la douceur à la noirceur et porte des interrogations fortes sur le sens même de la famille et de la société avec ces personnages moralement très ambigus. Le dispositif cinématographique est des plus épurés, on suit des tranches de vie, chaque personnage a la même consistance et on s'y attache fortement. L’écriture est tout simplement brillante, idem pour les acteurs tous très convaincants. Un grand film qui fera date.

 

  1. Leto, de Kirill Serebrennikov 

Voici l'un des films les plus rafraîchissants de l'année et au rythme très rock'n'roll, à l'image de son sujet. En narrant l'éclosion de la scène rock à Leningrad dans les années 80, Serebrennikov nous offre là un film à la fois solaire, libre et envoûtant. La mise en scène d'une virtuosité folle est au service d'un film audacieux et qui se renouvelle incessamment, nous proposant des séquences marquantes où on navigue entre fantasme et réalité. Je suis ressorti bouleversé après avoir vécu un véritable périple où j'ai navigué entre toutes les émotions avec plusieurs pics très intenses. Le genre d'oeuvre inventive que j'aimerai revoir plus souvent au cinéma.

 

  1. Jusqu'à la garde, de Xavier Legrand

César du meilleur film amplement mérité pour ce premier long-métrage de Xavier Legrand qui constitue un véritable petit tour de force. Le film évite de sombrer pleinement dans la facilité avec un sujet pas évident à traiter et est bien au contraire d'une grande justesse. Le scénario progresse de façon cohérente et on passe d'un flou total autour de querelles de divorcés à un véritable thriller limite horrifique. A ce titre la fin du film est tout simplement géniale avec une tension intense grâce à une mise en scène et un montage particulièrement intelligents. Xavier Legrand signe là un film glaçant qui aurait pu être un peu plus épuré mais qui comporte tellement de qualités qu'il me paraît difficile de les lui reprocher. On notera également les prestations réussies de Léa Drucker et Denis Ménochet que j'espère revoir dans des films du même calibre. Un nouveau réalisateur à suivre et cocorico qui plus est !

 

  1. Mademoiselle de Joncquières, d'Emmanuel Mouret

La meilleure surprise de l'année écoulée pour ma part. Mademoiselle de Joncquières est un film plastiquement superbe et délectable de bout en bout. Librement inspiré d'une nouvelle de Diderot, le film de Mouret nous propose un récit vivant où on prend un malin plaisir à voir évoluer ces personnages entre sentiments réels, trahisons, faux-semblants et manipulations. Il faut bien sûr adhérer au jeu théâtral des acteurs qui se prête cependant très bien au film d'époque dans un 18ème siècle plein de bouleversements. Et si on retiendra bien sûr les interprétations de Cécile de France et Edouard Baer, difficile de passer à côté de celle d'Alice Isaaz qui est éblouissante de beauté dans ce film. Souvent comique, parfois dramatique, ce film est une véritable bouffée d'air frais et un grand plaisir de bout en bout.

 

  1. Les Frères Sisters, de Jacques Audiard

Vraiment pas déçu par ce western cocorico dont j'attendais beaucoup. Audiard signe ici un film âpre qui n'est pas avare en surprises. Si le récit paraît classique sur plusieurs aspects (relation fraternelle, chasse de primes, etc.), il nous amène souvent sur des fausses pistes et des retournements de situations qui nous prennent plus d'une fois au dépourvu. Si le film est assez noir et amer, il ne délaisse cependant pas une certaine forme d'humour cynique qui est très appréciable. Le quatuor d'acteurs est génial et la mise en scène d'Audiard très inspirée au même titre que la photographie qui contribue fortement à l'ambiance crépusculaire du film.

 

  1. Le 15h17 pour Paris, de Clint Eastwood

Plutôt controversé et mal accueilli à sa sortie, le 15h17 pour Paris est pourtant un film intéressant à plus d'un titre. Clint Eastwood signe un beau film quasi expérimental sur des hommes ayant accompli un acte héroïque et sur les coulisses qui ont abouti sur cet acte. L'occasion de s'intéresser à cette société qui crée des individus façonnés par la guerre, les armes, la violence mais aussi par le sens du sacrifice et de la solidarité. Un film de patriote mais pas de propagande patriotique aveugle et fasciste (coucou Libé), le 15h17 célèbre les individus et surtout l'union des individus. C'est prenant, ça s'attaque à des sujets de fond assez complexes et nuancés, et le trio se débrouille très bien. On sent que cette amitié de longue date rend leurs interactions à l'écran vraiment naturelles. Et la séquence du train s'avère parfaitement maîtrisée. Dommage que le film soit autant interprété de travers alors qu'il est porteur de belles valeurs (même si un peu naïves). 

 

  1. Paranoïa, de Steven Soderbergh

Projet casse-gueule par excellence, Paranoïa s'en sort finalement très bien et constitue une belle réussite. Le film a été tourné intégralement à l'iPhone et ce moyen de réalisation s'avère être parfaitement approprié tant il contribue à rendre l'ambiance oppressante et sordide. En effet l'image est sale, le cadre resserré sur les personnages tel un étau, ce qui colle bien au sujet. Le film joue habilement sur l'état mental du personnage principal et sur sa paranoïa. Pendant une bonne partie du récit, nous sommes dans un flou qui rend le film particulièrement tendu et angoissant.

 

  1. La Forme de l'eau, de Guillermo Del Toro

Sorti en France en 2018, La forme de l'eau (qui a remporté l'oscar du meilleur film il y a un an) est un long-métrage pour le moins troublant. Forcément filmer l'histoire d'amour entre une humaine et une créature sous un angle "réaliste", c'est osé ! Del Toro y arrive cependant très bien avec sa réalisation aux petits oignons qui arrive à rendre cette histoire belle tout en n'hésitant jamais à filmer des scènes crues et parfois sordides. Outre une Sally Hawkins épatante, nous noterons un Michael Shannon inquiétant qui interprète brillamment son rôle de salopard. J'aurais souhaité un peu plus de folie car la romance demeure assez convenue bien que tendre et tout simple mais dans l'ensemble j'ai beaucoup aimé ce film. Et esthétiquement c'est vraiment une franche réussite.

 

  1. L'île aux chiens, de Wes Anderson

Le dernier Wes Anderson marque avant tout par sa forme et son inventivité formelle de tous les instants. Je ne peux pas comparer avec Fantastic Mr Fox que je n'ai toujours pas vu mais j'ai énormément apprécié ce travail d'animation en stop-motion avec une patte visuelle unique et marquante. Loin d'être un simple écrin avec rien d'autre à côté, le film brille aussi grâce à ses dialogues et son humour pince-sans-rire qui fait mouche dans cet univers atypique. Mon seul reproche concerne le rythme du film pas toujours parfait avec quelques passages moins inspirés et superflus au milieu du film (notamment avec l'étudiante qui n'apporte rien). Mais difficile de bouder son plaisir face à cette œuvre qui cumule les réussites et nous embarque dans un univers esthétique exotique et plaisant.

 

  1.  First Man, de Damien Chazelle

Les aventures spatiales m'ont toujours fasciné au plus haut point alors autant dire qu'un film sur LA mission Appolo 11, ça ne pouvait que doper la hype ! Et je dois dire que je n'ai pas été déçu sur cet aspect-là. Les scènes dans l'espace avec ces pionniers qui voyageaient dans des boîtes de conserves volantes sont particulièrement tendues et bien foutues. Ambiance claustro garantie ! Néanmoins le récit de la vie d'Armstrong m'a moins intéressé que les coulisses des missions, d'où mes petites réserves. Mais rien que pour les séquences spatiales où on reste accroché au fauteuil, ce film vaut clairement le coup d’œil.

Top films 2018

 

Arnaud

 

  1. Jusqu'à la garde, de Xavier Legrand

Un film français d’une rare intensité, écrit avec justesse et sans jamais verser dans le larmoyant, une dissection tirée au cordeau (à peine plus d’1h30) des conséquences psychologiques d’un divorce sur toute une famille, mais du point de vue de l’enfant. On se sent aussi désemparé et impuissant que lui, tiraillé entre les deux parents, malmené et peu loquace. Un excellent premier film qui ne sera pas oublié de sitôt.

 

  1. Mektoub, My Love : Canto uno, d'Abdellatif Kechiche

Un autre film français intense, mais d’une toute autre façon. Kechiche nous emporte ici dans un tourbillon de flirts et de sensualité sous un soleil méditerranéen échauffant les esprits. Cette évocation de grandes vacances est troublante de vérité et frappe souvent au cœur quand on ne s’y attend pas. Il faut dire qu’il n’y a que Kechiche pour pondre des fresques de 3h qui ne racontent “pas grand-chose” mais passent tellement vite qu’on aurait voulu rester dans cette ambiance encore plus longtemps.

 

  1. Hérédité, d'Ari Aster

Tout simplement le film le plus terrifiant que j’ai vu au cinéma depuis des années, et sans jamais reposer sur des sursauts faciles. Le fait que l’histoire soit profondément ancrée dans un drame familial aide incontestablement à croire aux personnages, tous paumés et traumatisés à leur façon, essayant de se reconstruire quand leur quotidien bascule par petites touches dans le surnaturel et le dérangeant. On a là un premier film qui s’affranchit des règles de façon assez admirable, nous surprenant à de nombreuses reprises, le tout avec une vraie virtuosité et un jeu sur le hors champ mettant nos nerfs à rude épreuve.

 

  1. Hostiles, de Scott Cooper

Un “western” avec des indiens” qui prend le genre autant à contre-pied que possible. Il n’y a pas vraiment de bon ou de mauvais personnage, que ça soit côté indien ou américain, ils sont tous rongés par le remord, la culpabilité, l’envie de vengeance, les haines passées ou présentes. Un film d’une âpreté et d’une violence rarement vues dans le genre, qui n’hésite pas à taper là où ça fait mal côté colonisation, et qui se permet en prime d’avoir une photographie et une musique remarquables, mettant parfaitement en valeur de grandioses décors. En somme, une belle petite claque.

 

  1. The House That Jack Built, de Lars von Trier

Chaque film du sulfureux LVT est accompagné de son lot de polémiques, et étonnamment celui-ci en a semble-t-il moins provoqué pour son contenu qu’à l’habitude. C’est pourtant un sacré pari, même pour un tel réalisateur, de nous proposer de suivre sur pas moins de 2h32 cinq séquences dans la vie d’un serial killer particulièrement vicieux et obsédé par l’art dans le meurtre. Que dire si ce n’est que c’est fort dérangeant, encore une fois riche d’idées formelles, et que Matt Dillon est bluffant dans un tel contre-emploi ? Si LVT n’existait pas, il faudrait l’inventer.

 

  1. Les Chatouilles, d'Andréa Bescond et Eric Métayer

On ne va pas se le cacher, sur un tel sujet j’avais peur du film balourd, narrant platement et avec pathos des événements ignobles. Et pourtant ! Adaptant sa propre pièce de théâtre (déjà autobiographique), Andréa Bescond réussit l’exploit de nous exposer son traumatisme à la fois frontalement et par de nombreuses astuces de mise en scène et de narration d’une belle inventivité. C’est le genre de rôle qui n’aurait pas pu être confié à une actrice “normale”, vu l’intensité et la hargne qu’elle y injecte. Karin Viard et Pierre Deladonchamps sont simplement incroyables dans des rôles pour le moins complexes.

 

  1. First Man, de Damien Chazelle

Déjà très amateur du travail de Chazelle avec Whiplash et La La Land, ce n’est pas ce film qui va me faire changer d’avis. Oui, je comprends que certains ont pu le trouver un peu plus balisé et que les scènes familiales ne sont pas d’une originalité folle, mais ce qui compte c’est que j’y ai cru, et que le reste est assez bluffant de maîtrise. A part le grandiose L'Étoffe des héros, aucun film ne m’avait fait ressentir le courage de ces hommes de façon aussi viscérale, risquant leur vie dans des boîtes de conserves volantes pilotées quasi entièrement en manuel. L’immersion est totale et la tension y atteint des sommets, démontrant bien que Chazelle est plus que capable de s’attaquer à ce qui ressemblait fort à un biopic casse gueule sans y laisser des plumes.
 

  1. Spider-Man : New Generation, de Bob Persichetti, Peter Ramsey et Rodney Rothman

Enfin un film à la hauteur de son bondissant personnage depuis le Spider-Man 2 de Sam Raimi, soit pas loin d’une quinzaine d’années passées ! Et il s’avère qu’un dessin animé était la solution idéale tant il fait preuve d’une inventivité et d’une générosité débordante. La bonne idée est incontestablement d’introduire le personnage de Miles Morales tout en profitant du multivers pour le faire coopérer avec d’autres versions du héros, parfois assez délirantes. L’écriture est loin d’être en reste, apportant une vraie profondeur et des dilemmes crédibles à tous les personnages, même aux méchants. Un film de super héros qui démontre que le genre n’est pas mort, juste en panne sèche d’auteur inspirés, ou du moins ayant les mains libres pour mener à bout leurs idées.

 

  1. Les Veuves, de Steve McQueen

Le grand retour de Steve McQueen, un peu trop longtemps à mon goût après son fameux 12 Years a Slave, et à mon humble avis bien plus intéressant. Il arrive à brasser de nombreuses thématiques sociales et politiques à travers ce qui aurait pu n’être qu’un “simple” film de casse parmi tant d’autres, que ça soit par la mise en scène ou par les actions de ses héroïnes aussi crédibles que touchantes. La partie braquage et action n’en oublie pas pour autant d’être jouissive, c’est méticuleux au possible et juste assez astucieux pour ne pas en faire trop. Un beau plaisir de cinéma à tous les niveaux.

 

  1. Leto, de Kirill Serebrennikov

Une belle surprise que ce film parvenant à être un biopic à la fois rock’n’roll, rebelle, solaire, nostalgique, le tout avec une sacrée maîtrise de la caméra et du noir et blanc ! En fait autant le dire tout de suite, je n’ai qu’un seul reproche à faire au film : les scènes musicales sont tellement géniales, d’une créativité visuelle folle, que j’en aurais voulu bien plus tant je les ai trouvées marquantes. Cela n’empêche pas l’histoire de ces deux rockers russes aux trajectoires divergentes d’être sacrément poignante, avec un sacré talent pour nous plonger dans la vie de ce groupe d’amis (la scène de la plage est une de mes préférées à cet égard).  Et c’est quand même pas tous les jours qu’on peut entendre du rock russe !

Top films 2018

Martin

 

              1.   Leto, de Kirill Serebrennikov
 

Voilà que vient scruter le sommet de mon classement un film russe en noir et blanc dont je ne savais absolument rien avant sa sortie. Prenant place dans le milieu peu connu du rock underground sous l’Union Soviétique dans les années 80, Leto est, avant d’être un film politique, une véritable ode à la liberté (créative mais aussi des moeurs), incarnée par une galerie de personnages en dérive perpétuelle par rapport à leur environnement. Kirill Serebrennikov fait également de son film une vraie déclaration d’amour au rock et à toute une génération bercée par David Bowie, Lou Reed et autres Marc Bolan, qui culmine lors de séquences musicales prodigieusement inventives. Par leur biais, le réalisateur rappelle la puissance de la création musicale, mais aussi l’amer contraste existant entre le rêve, l’idéal, et la réalité, celle qui s’inscrit dans l’histoire. Rafraîchissant, inventif, bouleversant, mon coup de coeur de l’année !

 

            2.    Mektoub, My Love - Canto Uno, d'Abdelattif Kechiche
 

Difficile d’imaginer meilleur candidat pour titiller les sommets de ce top que le dernier-né d’Abdellatif Kechiche. Le cinéaste français est incapable d’autre chose que de l’excellence et l’a encore prouvé, malgré un accueil timide et une absence quasi-totale des grandes cérémonies. Plus épuré narrativement qu’une Vie d’Adèle, Mektoub n’en reste pas moins une étude fascinante de la notion de frustration et de décalage à travers le regard du personnage d’Amine, probablement l’un des personnages les plus empathiques de la filmographie de Kechiche. Mais, plus que tout, c’est la capacité du réalisateur à peindre le réel, à travers sa caméra, sa direction d’acteurs et l’étirement temporel de ses scènes, qui rend son oeuvre si envoutante. 

 

            3.    Climax, de Gaspar Noé
 

A l’autre bout du spectre du cinéma français, il y a ce grand malade qu’est Gaspar Noé. Climax ne ressemble à rien d’autre : une chronique de moeurs sur une troupe de danseurs l’espace d’une soirée arrosée, virant progressivement au trip cauchemardesque le plus total. Le dernier Noé se conçoit comme une véritable expérience de mise en scène, horrifique et sans échappatoire où le cinéaste use et abuse de tous ses effets de style (couleurs saturées, caméra mobile,plans extrêmement longs, cadrages imprévisibles…). Pas un film que je recommanderais facilement, mais on n’en sort pas indemne. 

 

            4.    Roma, d'Alfonso Cuaron


On a beaucoup parlé de Roma, peut-être pas forcément pour les bonnes raisons (polémique Netflix, hype des Oscars…). Le dernier Alfonso Cuaron est sans doute son film le plus exigeant et, comme chaque oeuvre du cinéaste, un vrai manifeste de mise en scène. Plus immobile qu’à l’accoutumée, la réalisation de Cuaron impressionne par ses compositions sur plusieurs plans, son sens du cadrage précis et sa capacité à convoquer tant le drame historique que la poésie pure au sein d’une même image. Mais, malgré le soin accordé à ces amples tableaux, Roma reste une oeuvre profondément intimiste. A travers le portrait de la jeune Cleo (une Yalitza Aparicio excellente de sobriété), le mexicain revisite ses grandes thématiques : le rapport fragile entre la naissance, la mort, la renaissance, la confrontation entre maternité et hostilité du monde… Le meilleur film de Cuaron s’il n’y avait pas Les Fils de l’Homme. 

 

            5.    Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand
 

Un choix heureux que ce César du meilleur film. Le premier film de Xavier Legrand a ceci de particulier qu’il débute comme un drame social naturaliste, pas très éloigné d’une réalisation des frères Dardenne, pour progressivement dériver vers le film d’horreur jusqu’à un climax anxiogène, moment de tension comme je n’en ai que trop rarement vécu en salle dernièrement. A la fois proposition unique de cinéma de genre à la française, modèle de direction d’acteurs et manifeste l'impressionnante maîtrise pour un Xavier Legrand à l’aube de sa carrière de cinéaste, que je ne peux que lui souhaiter longue et prolifique.  

 

            6.    Utoya, 22 juillet, de Erik Poppe


Probablement mon expérience de spectateur la plus éprouvante de l’année. La lecture lecture fictionnalisée des attentats du 22 juillet 2011 sur l’île d’Utoya proposée par Erik Poppe est une proposition radicale : tout le film donne l’illusion d’un unique plan-séquence et épouse le point de vue d’un personnage, la jeune Kaja, limitant le champ de perception du spectateur à ce qu’elle voit et entend. Les coups de feu qui résonnent au loin et dont on ne voit rien, les longs moments d’attente et d’hésitation, les tentatives illusoires de se distraire au milieu de la catastrophe. Film-choc, Utoya poursuit également, plus d’un demi-siècle après Alain Resnais, la réflexion sur l’impossibilité de représenter l’horreur du réel au cinéma. Le film n’apporte pas de réponse claire au débat mais reste, qu’on adhère ou pas à la démarche, une expérience profondément marquante. 

 

              7.    Une affaire de famille, de Hirokazu Kore-Eda


Comme à son habitude, Kore-Eda parle de la famille. Il interroge non seulement la nature de ces liens indicibles qui unissent les êtres vivant sous un même toit mais également la tension entre ce que devrait être, idéalement, une famille, face au modèle que lui impose la société. L’approche du réalisateur japonais se veut douce-amère, alternant entre moments de joie, de cohésion, et durs retours à la réalité. La narration d’apparence très épurée, se construit habilement au gré de la présentation successive des personnages, mais aussi de l’histoire sous-jacente de cette cellule familiale atypique. Sobre, intelligent et terriblement émouvant, Une affaire de famille est sans doute ma palme d’or préférée depuis La Vie d’Adèle. 

 

              8.    Spider-Man : New Generation, de Bob Persichetti, Peter Ramsey et Rodney Rothman


Il aura fallu attendre 2018 et un film d’animation produit par le duo Phil Lord/Chris Miller pour que Spider-Man retrouve ses lettres de noblesse au cinéma. Multipliant les expérimentations visuelles et les références au support comics dans une grande orgie de mouvements et de couleurs, Into The Spider-Verse est probablement le film d’animation américain le plus inventif en termes purement visuels depuis… le film Lego. C’est aussi un vrai tour de force narratif, qui reconstruit complètement les codes de l’origin story autour du personnage de Miles Morales tout en faisant intervenir la notion d’univers parallèles au sein d’un récit dense mais étonnamment digeste. Le meta est ici utilisé non pas pour faire des blagues à la Deadpool mais bien pour remettre le doigt sur ce que le matériau d’origine a d’essentiel et d’universel. Incontestablement le meilleur film du genre cette année et sans doute le premier film à la hauteur du personnage de l’araignée depuis le Spider-Man 2 de Sam Raimi. 

 

            9.    La Forme de l’eau, de Guillermo Del Toro


C’est assez émouvant de voir Guillermo Del Toro finalement consacré, via son Oscar du meilleur film, après des années de projets abandonnés et de réception en demi-teinte de ses films. On pourrait reprocher à La Forme de l’eau d’être le Del Toro le plus “oscarisable”, entre romance impossible et célébration du cinéma hollywoodien. Mais le mexicain n’a visiblement pas abandonné sa verve de réalisateur de genre et de grand cinéphile passionné, dont l’amour pour le sujet filmé et toutes les références qui l’accompagnent transpire à chaque plan. Ainsi, on se félicitera que le récit ne soit amputé ni de sa dimension charnelle ni de sa violence, notamment au travers du fascinant personnage de Michael Shannon, vrai méchant de cinéma comme on aimerait en voir davantage. Emouvant, drôle, sombre, La Forme de l’eau est l’un des films de Del Toro les plus complets, et sans doute son plus réussi derrière l’inévitable Labyrinthe de Pan. 

 

             10.    Girl, de Lukas Dhont


Face au sujet extrêmement délicat que représente le transgenrisme, Lukas Dhont fait le choix de traiter du changement de sexe non pas comme un sujet politique mais bien comme une manifestation intime avant tout. Girl parle du changement, et de l’acceptation de celui-ci en tant que processus impossible à écourter. La question du corps est centrale puisque Lara, impatiente à la fois à l’idée de devenir une fille et d’être une danseuse professionnelle, ne cessera de pousser le sien à bout. En cela, le film est parfois éprouvant, mais toujours terriblement juste dans sa dépiction d’un personnage troublé et de ses relations souvent compliquées avec son entourage proche (la relation avec le père est en cela particulièrement belle). Et, s’il fallait une autre raison pour voir Girl, la prestation de Victor Polster est absolument sidérante. 


Mentions honorables : L’Île aux Chiens, Hérédité, Les Frères Sisters, Burning, Phantom Thread.
 

Top films 2018

Robin

 

              1. Hérédité, d'Ari Aster

 

Magistral film d’épouvante qui a fait l’objet d’une critique longue et fournie sur ce blog il y a quelques mois. On vous y renvoie.


              2. Leto, de Kiril Serebrennikov

 

Cette comédie musicale russe en noir et blanc est bien plus que cela. D’une richesse infinie, elle propose tout à la fois des séquences chantées explosives ou mélancoliques, une profusion narrative qui mêle petite romance et grande Histoire, et une mise en forme libre et aérienne, extrêmement rafraîchissante, qui ménage des instants de pure contemplation lyrique. La cure de jouvence de l’année.


              3. Mektoub,  d'Abdellatif Kechiche 

 

A l’instar d’Hérédité, on vous recommande la superbe critique de Martin, qui synthétise les grands traits du cinéma de Kechiche. 


              4. Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand

 

Ce film hybride, entre le film d’auteur tendance cannoise et le pur film d’épouvante, se transcende sur les deux tableaux : drame familial plus terrorisant que n’importe quel métrage horrifique et métrage horrifique plus bouleversant plus que n’importe quel drame familial. Tout est dit.


            5. La Ballade de Buster Scruggs, des frères Coen

 

Les indéboulonnables frères ne nous proposent pas ici un hommage poussiéreux et figé au western classique. Bien que leur mise en scène, ample et majestueuse dans la parfaite lignée des grands ancêtres du genre, y renvoie irrémédiablement, les différents chapitres en revisitent chaque grand archétype pour mieux les détourner, travestis par la bouffonnerie tragique propre au duo, qui imprègne chaque plan de cette anthologie bien plus coennienne que ne l’était True Grit. 


             6. Roma, d'Alfonso Cuaron

 

Netflix fait œuvre utile en produisant cette épopée intime, qui, par l’intermédiaire de son architecture sonore, ses longs plans séquences et sa photographie texturée, semble imprimer à même la pellicule et matérialiser sous nos yeux ébahis, la texture même des souvenirs. Peut-être le film le plus personnel de Cuaron.


            7. Climax, de Gaspar Noé

 

L’enfant terrible du cinéma français frappe fort avec une œuvre à nouveau radicale et impitoyable, qui n’a d’autre objectif que de projeter son spectateur dans un délire cauchemardesque coupablement délectable. Son film est un précis de cinéma psychédélique, qui manifeste une élaboration formelle sans limites, trop rare dans le cinéma d’auteur contemporain qui privilégie la sobriété du cadrage et les teintes grisâtres.  


            8. Spiderman – Into the Spider-verse, de Bob Persichetti, Peter Ramsey et Rodney Rothman

 

Le film d’animation de 2018, qui a enfin renversé l’hégémonie Disney aux Oscars. Drôle, attachant, abondamment référencé sans tomber dans le pompage intempestif et bien rythmé, le film trouve sa spécificité dans son utilisation magnifique du médium animé, prétexte aux expérimentations graphiques les plus folles et à un rendu comic book renversant. Un régal et un modèle pour n’importe quel superhéros movie en prise de vues « réelle ».


             9. Infinity War, d'Anthony et Joe Russo

 

Le dernier grand Marvel en date est une oeuvre étonnement aboutie avec la gestion fluide de ses multiples storylines, sa mise en scène moins brouillonne qu’à l’accoutumée, qui sublime les capacités de chaque superhéros, son climat baroque de fin du monde et surtout, son premier vrai grand méchant de la saga : le grandiose Thanos. 


           10. Isle of dogs, de Wes Anderson

 

Encore un film d’animation, cette fois-ci en stop-motion, pour clôturer ce top. Anderson semble porter son esthétique à son stade ultime d’incandescence avec cette petite perle, qui lui permet de peaufiner encore plus « kubriquement » chacun de ses plans, et d’offrir une quête chamarrée, aux personnages humains comme animaux diablement attachants. 
 

Top films 2018

Olivier

1. Mektoub My Love : Canto Uno   
2. Une affaire de famille    
3. Roma    
4. L'île au trésor 
5. Jusqu'à la garde   
6. Shéhérazade
7. Under the Silver Lake    
8. Nos batailles    
9. Burning    
10. Seule sur la plage la nuit 

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2 avril 2019 2 02 /04 /avril /2019 20:25

       Projet français particulièrement ambitieux de par son sujet et son budget (confortable enveloppe de 20 M€), Le Chant du loup avait de quoi susciter la curiosité. En effet un film cocorico qui se déroule majoritairement au coeur d'un sous-marin dans un contexte de guerre froide moderne, ça de quoi intriguer et intéresser. Antonin Baudry, connu pour son scénario de Quai d’Orsay porté à l’écran par Bertrand Tavernier, nous propose ainsi sa première réalisation sur un sujet très prometteur sur le papier. Promesses tenues?

Le chant du loup

        La première demi-heure du film devrait mettre tout le monde d’accord. Le Chant du loup s’ouvre en effet sur une séquence particulièrement immersive qui offre son lot de sensations fortes. Chanteraide (François Civil), oreille d’or dans un sous-marin nucléaire français en mission près des côtes syriennes, va commettre une erreur d’appréciation qui mettra tout l’équipage en danger. Il y a vraiment de tout pendant ce long passage d’introduction : du suspense, de la tension et un découpage clair qui fait que l’on ne perd jamais de vue les enjeux de la scène malgré les multiples termes techniques employés. Baudry s’est visiblement beaucoup documenté sur le monde naval militaire et on ressent à tous les instants cette approche réaliste, ce qui est une bonne chose pour rester pleinement en immersion dans le récit. Et c’est suffisamment compréhensible pour que l’on ne se paume pas devant ce qui nous est présenté à l’écran, le sens est là.

        Cette séquence réussie pose aussi d’entrée tous les enjeux qui vont animer le film. Nous sommes dans un contexte contemporain où les relations internationales sont tendues. Le Monde est une poudrière sur le point de basculer vers un nouveau conflit, potentiellement plus destructeur que jamais. Sacrée base de départ pour un scénario qui s’annonce palpitant et ambitieux. Mais c’est malheureusement sur le scénario que le bât blesse finalement du fait de nombreuses maladresses trop visibles pour être ignorées.

 

       Et pourtant ce mélange de Docteur Folamour, Point Limite et A la poursuite d’Octobre Rouge à la sauce française partait sur de si belles bases… Ce n’est pas tant les grandes lignes de l’histoire qui posent problème mais plutôt les ficelles scénaristiques et intrigues secondaires qui font perdre de la force au récit. Baudry va notamment s’embarrasser d’une amourette dispensable qui n’aura pour conséquence que de casser le rythme. L’histoire avance suite à un élément qui en découle mais ça reste trop anodin et long pour ce que ça a à raconter. C'est trop convenu, cousu de fil blanc... 

       Et l’accumulation d’autres situations tirées par les cheveux avec des personnages toujours au bon endroit au bon moment et des juste-à-temps évitables est également à déplorer, notamment sur la fin. C’est un film de contrastes qui joue au yoyo en passant subitement d’une scène brillante à une scène nulle, ce qui est assez déstabilisant. Mais pour sa défense il y a quand même plus de scènes réussies que ratées (et heureusement !).

Le chant du loup

        Malgré le petit cou de mou narratif entre deux missions, le film n’en perd pas moins son fil conducteur qui permet une montée en tension progressive et efficace du récit. Hormis Chanteraide, 3 autres personnages principaux auront le droit à un développement consistant qui permet de les cerner, de s’y attacher et d’éprouver ainsi une immense empathie. Assez bien écrits et bien interprétés dans l’ensemble même si Matthieu Kassovitz surjoue un peu, ce qui ne détone pas néanmoins avec son personnage d’amiral fort en gueule. On retiendra un Omar Sy crédible en capitaine bienveillant mais c’est surtout Reda Kateb qui crève l’écran et campe un rôle dramatique avec la sobriété naturelle qu'on lui connaît. 

       Et le fait de croire en ces personnages contribue fortement à toute cette tension que l'on peut ressentir en tant que spectateur face à ces plongées sous haute pression. Baudry nous propose en plus un sens du cadrage et du montage vraiment efficace. Je refais un aparté sur la séquence d'introduction qui fonctionne particulièrement bien avec cette alternance de gros plans sur des visages tendus, sur l'absence de musique et avec pour seuls sons ces bruits mystérieux que l'oreille d'or doit analyser en temps réel. On ne sait pas de quoi il s'agit, lui-même ne le sait pas. La séquence est angoissante et joue habilement sur le hors-champ. Il y a un réel talent de réalisation derrière ce film c'est certain et c'est vraiment dommage que le film comporte autant de défauts évitables. Avec une meilleure écriture d'ensemble, nous étions pas loin d'obtenir une petite pépite.

 

       Le Chant du Loup ne sera donc pas le Citizen Kane d'Antonin Baudry. Il n'en demeure pas moins un film sympathique avec des idées de cinéma intéressantes et une histoire prenante. L'impact des quelques défauts du scénario seront ressentis de façon variable en fonction des spectateurs et selon l'importance qu'on décide de leur accorder. Pour ma part difficile de passer à côté des ficelles énormes qui font avancer le récit de manière trop artificielle. C'est trop gros pour être ignoré. Et c'est dommage que la narration ne soit pas plus épurée au profit d'une présentation plus détaillée de la vie d'un équipage, à la manière de Das Boot (qui est un peu la référence absolue du film de sous-marin).

       Ceci dit, j'en garderai un souvenir positif grâce à cette réalisation efficace et ces personnages que l'on a plaisir à suivre dans un tel contexte. Les enjeux et dilemmes moraux qui ressortent du dernier tiers du film sont de plus suffisamment puissants pour marquer, interpeller et interroger. C'est aussi cela qui fait l'efficacité du film, tourner cette histoire dans un monde contemporain proche de basculer dans le chaos avec des hypothèses tout à fait crédibles. Et on ne va pas se mentir, quand on sait que ce film a coûté moins cher que les derniers films de Dany Boon, on a quand même bien envie de lui donner des sous pour encourager d'autres productions du même calibre au lieu de navets hyper chers tournés en appartement. 

       

Romain

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26 mars 2019 2 26 /03 /mars /2019 18:12

     L’époque de la Renaissance s’est souvent prêtée à merveille aux histoires mêlant conspirations, trahisons, drames passionnels et instants de débauche au cinéma. Un constat que l'on peut appliquer une fois encore dans La Favorite, nouvelle production anglophone du cinéaste grec Yorgos Lanthimos. Réalisateur qui nous a précédemment habitués à l’abstrait et à l’absurde, le virtuose hellénique a également fait preuve d'une certaine créativité formelle appréciable à bien des égards. Ce projet de renouvellement du film d'époque était prometteur sur le papier donc, bien que les différents extraits parus jusqu'à sa sortie nous préparaient à un film plus sage qu’à l’accoutumée. Qu’en est-il finalement ? Roulements de tambour et verdict un petit peu plus bas.

La Favorite

        Nous voici plongés dans l’Angleterre du début du XVIIIème siècle. La reine Anne, à la santé physique et mentale fragile, peine à régner sur un royaume alors en guerre contre son ennemi héréditaire d’Outre-Manche. Son amie Lady de Marlborough gère plus ou moins les affaires du pays quand débarque Abigail, cousine de cette dernière, aux racines nobles mais à la condition sociale précaire. Nouvelle menace pour la favorite de la reine ? Tel est le sel de l’intrigue qui sera déroulée pendant deux heures sur un sujet librement inspiré des faits réels qui ont animé la Cour de l’époque.

        L'introduction du film donne le ton avec des enjeux limpides et un développement assez long qui fera la part belle à la mise en place des personnages. On assiste dès lors à un véritable jeu de manipulations entre ces trois femmes aux liens ambigus dans une Cour totalement déconnectée de la réalité de la population et où la débauche règne en maître. Lanthimos a le don de rendre ses personnages principaux intrigants tant leurs intentions se dessinent petit à petit en fonction des opportunités et obstacles qui se présentent face à eux. Chacune dispose de suffisamment de personnalité, ce qui fait que l’on peut prendre un malin plaisir à les voir évoluer dans ce milieu impitoyable. C’est ce qui fait la force et l’intérêt majeur de ce film, le fait de voir des personnages tentant par tous les moyens de parvenir à leurs fins et ne reculant devant rien. Le tout dans une atmosphère teintée de noirceur humaine, d'érotisme dérangeant et de magouilles politiques.

 

       Le personnage d’Abigail (incarnée par Emma Stone) n’est pas sans rappeler l’arriviste Eve dans le film éponyme de Joseph Mankiewicz. De la même manière que le thème et l’époque nous font penser au chef d’œuvre Barry Lyndon de Stanley Kubrick. La Favorite emprunte d’ailleurs l’esthétique de ce dernier mais dispose néanmoins de son identité formelle propre qui est plaisante sur certains moments et plus agaçante sur d’autres. Il est dommage que la sobriété générale du film soit régulièrement brisée par les expérimentations visuelles appuyées de Lanthimos. Les plans de grands angles assez récurrents ont souvent tendance à nous rappeler qu’il y a une caméra derrière tout ça, ce qui rend cette mise en scène assez superficielle en fin de compte. 

       Si les expérimentations formelles créatives se prêtaient bien au dérangeant Canine du même réalisateur, je les trouve moins adaptées sur un récit historique plus terre-à-terre dans ses enjeux. Cette esthétique est écrasante, l'artifice trop visible. On notera toutefois une photographie réussie aussi bien dans les plans extérieurs qu’intérieurs dont on reconnaîtra bien sûr l’influence de Barry Lyndon, notamment au niveau de l’éclairage. La rétine a tout de même le droit à sa dose de régalade et c'est tant mieux.

La Favorite

        Quant au reste, je dois dire que je m’attendais à plus corrosif et plus fou de la part du réalisateur. On retiendra bien sûr le personnage de la reine Anne, figure dramatique désolée et manipulée, symbole d’une fragilité intime malmenée par les affres du pouvoir. Olivia Colman n'a d'ailleurs pas du tout volé son oscar pour son interprétation du rôle le plus étoffé du film, celui d'une femme qui passe par tous les  états et ne se remettra jamais de ses 17 grossesses ratées (!). Mais il manque toujours un petit quelque chose pour rendre le film plus palpitant, plus profond. Le bât blesse finalement plutôt au niveau du rythme. Le film a l’art de dresser des personnalités, surtout féminines, fortes et cruelles mais il ressemble davantage à une succession de scènes qui n’ont pas toutes la même envergure.

        L’ensemble se fait toujours en cohérence avec un fil narratif clair et une ironie satirique appréciable mais des passages plus marquants se mêlent à d’autres séquences plus longues et anodines. Il y a d'un côté un réel plaisir à suivre ces intrigues de cour mais il y a aussi un certain manque d’intensité qui se ressent au fur et à mesure que le récit avance. Et c’est bien dommage vu le matériau de base qui pouvait nous laissait croire à un film plus percutant que ça. C'est une oeuvre qui a ses qualités et qui est intéressante dans l'ensemble, ce qui fait qu'elle se suit avec plaisir, mais la prétention de la mise en scène ne plaide pas toujours en sa faveur. En conclusion un film baroque qui ose sur bien des aspects, qui sait filmer le dégueulasse et le débordement mais qui manque cependant cruellement de finesse.

 

Romain

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